français

la noche de los paleros

Samarcande, ville mythique de l’actuel Ouzbékistan, « perle de la route de la soie », est le décor du roman d’anticipation que Matthias Politycki situe en 2027. La Troisième Guerre mondiale a éclaté, Hambourg est divisée, des troupes arabes d’Afrique du Nord ont envahi l’Europe de l’Ouest, les Russes progressent à l’Est. L’Europe semble perdue. Mais il reste un espoir, incarné par l’espion allemand Alexander Kaufner, envoyé en Ouzbékistan pour retrouver le tombeau caché du grand Timour – ou Tamerlan –, tyran sanguinaire qui bâtit au XIVe siècle un empire s’étendant de la Chine à la Turquie actuelle et qui est un objet de vénération pour tous les fanatiques rêvant d’une domination mondiale de l’islam. La légende dit que celui qui s’emparera de ce sanctuaire deviendra plus fort que tous ses ennemis. Pour Kaufner, la découverte de ce lieu sacré et sa profanation seraient tout au moins un coup porté au moral des islamistes. Cette opération, si elle réussit, pourrait avoir le même impact symbolique que l’attentat du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Roman d’anticipation et d’aventures, quête spirituelle sur la vie et la mort, ce livre est aussi une réflexion sur le XXIe siècle qui, avec la généralisation de la guerre, pourrait voir un retour à un Moyen Âge futuriste, où la technologie la plus avancée servirait la barbarie la plus primitive.

Matthias Politycki est né à Karlsruhe en 1955 et vit à Hambourg. Romancier, essayiste, poète, il est notamment l’auteur de Roman de l’au-delà (Jacqueline Chambon, 2009). Grand voyageur, il revient avec Samarcande Samarcande dans une ville qui lui est particulièrement chère, et qui lui avait inspiré une idée de roman dès 1987, date de son premier voyage en Ouzbékistan.

Roman des Femmes

[1] Car les parents de Gregor avaient effectivement
Réussi le tour d’adresse de placer leur maison de lotissement précisément entre deux de ces bêtes : A droite habitait Percy, la chose principale, et bien que le vieux Van der Paaschen, même quand il n’était plus en mesure d’opposer quoi que ce soit à son riesenschnauzer et que celui-ci franchissait avec de puissants bonds noirs les plaques de béton ou le gazon fraîchement tondu ou les sapinettes ou bien, ce qui était alors à vrai dire la fin garantie, s’éloignait à travers champ – bien que le vieux Van der Paaschen, même dans de tels scénarios apocalyptiques, pointât sa canne énergiquement vers le ciel en affirmant avec force qu’il avait la situation bien en main (« Il ne vous fera rien ! Il ne vous fera rien ! « ), chacun dans le lotissement des Burwiesen savait bientôt à quoi s’en tenir. Aussitôt que le ballon, la plupart du temps lors de shoots contre les portes du garage, et malgré des mesures de précaution de grande envergure, atterrissait dans le terrain de chasse de Percy, l’après-midi était inévitablement gâchée ; une fois seulement Erps avait osé escalader la clôture et –
– ce jour-là Percy l’avait même pris en chasse en bondissant par-dessus la clôture et –
Gregor avait subitement pris conscience que ça ne valait pas la peine d’escalader à tout bout de champ pour aller chercher le ballon et qu’il fallait du moins d’abord laisser faire les autres.

A vrai dire, de la chose principale
On ne voyait ni entendait rien ce jour-là, et ainsi Gregor se dirigea vers la gauche, où le docteur Arnold se déchaînait derrière le portail des Strübbe : Vu qu’il s’agissait d’un carlin, il entrait certes dans la catégorie des « petits », mais était un ennemi personnel, imprévisible, rapide, obstiné, et comme, à cet endroit-là, la clôture ne mesurait pas plus de deux empans, il fallait veiller à ce que le chemin du retour n’aboutisse pas, dans les trois derniers mètres, à une défaite : Gregor aboya en retour, fonça vers le grillage de séparation, aboya, ramassa rapidement quelques cailloux, aboya et les lança d’une large volée fracassante dans la nuit, vers l’endroit où elle faisait le plus de bruit.
« Je te réduirai en brochettes ! « cria-t-il, menaçant, quand la porte d’entrée s’ouvrait déjà : « avec de la mayonnaise et du ketchup ! «

Mais malheureusement il y avait
seulement des galettes de pommes de terre avec de la purée de pommes avec du pain noir – et avec une petite scène dans la phase initiale de laquelle sa mère se montrait une fois de plus « profondément déçue « par Gregor parce que celui-ci avait troqué son jean tout neuf contre une répugnante chemise violette à ruchés et au col extrêmement pointu : roucoulant et le courtisant, jusqu’à ce qu’elle se mît soudainement à menacer, à exiger. Pendant que le père de Gregor, sans mot dire, impassible, mit son temps en menus morceaux avec sa fourchette et avait la nostalgie de son salon, de ses comptes, qui ne lui permettaient certes pas d’être de meilleure humeur mais qui, au moins, ne faisaient pas autant de bruit.
Une chemise ! Où avait-il la tête, le dénommé Gregor Schattscneider, pour mettre ça, comme ça, au sale, prenait-il sa mère pour une aveugle ? Et voulait-il, par dessus le marché, lui faire croire, maintenant, qu’elle appartenait à quelqu’un d’autre qu’à ce Erpenbeck, ce débraillé de Stefan Erpenbeck ?
Oui, effectivement, c’est ce qu’il avait l’intention de faire : en effet, elle n’appartenait plus à celui-ci ! Erps et lui avaient fait un échange.
Mais ce n’était pas ce qu’on souhaitait que Gregor réponde, finalement il n’avait ce pantalon que depuis Noël, et le fait qu’en portant un Lee, on était la risée de tout le monde, ça ne voulait absolument pas rentrer dans la tête de sa mère :
Et comment se faisait-il alors que ce Stefan Erpenbeck manifestait de l’intérêt pour ce pantalon ?
Certes. Mais chez Erps ça faisait partie de son image de marque, il était bien connu qu’il ne portait que des fringues nuls.
« Gregor ! », ça y était, et ça ne servait à rien de rouler les yeux, de respirer bruyamment, de hausser les épaules, « Gregor, je voudrais que tu annules cet échange, est-ce qu’on se comprend ! »
Gregor en tout cas comprenait ; et comme il savait que même une intensité sonore pareille, sa mère n’avait aucun mal à l’augmenter encore, et comme son père, lui aussi , le savait et
s’était déjà éclipsé : Gregor s’éclipsa maintenant à son tour.

Et maudissait
, tout en jetant un regard stoïque sur ses devoirs d’anglais, qu’il avoir prévu d’exécuter le lendemain pendant le cours de religion, et maudissait, tout en astiquant ses chaussures de foot, et maudissait – son père : Depuis que celui-ci était passé de la Raiffeisenkasse à la Spardaka, il bloquait, à part le jeudi où il retrouvait ses amis de la société de tir pour « faire des économies », il bloquait soir après soir le salon où il avait pris la mauvaise habitude de faire et refaire ses comptes. De telle sorte que Gregor ratait presque toutes les émissions importantes et en était réduit à endurer des détails, même de la part de quelqu’un comme Ecki ou comme Charli pour savoir combien de tirs avaient été réussis et combien étaient passés à côté lors de l’émission « Das Aktuelle Sportstudio ». Ou de combien de minutes celle de Kuli avait dépassé le temps qui lui était imparti.
Lorsqu’il embua la glace après s’être brossé les dents, il ne savait pas ce qu’il aurait pu y inscrire. Puis, en effaçant la buée, réapparaissait petit à petit ce visage qui se dévisageait avec méfiance, sans pour autant pouvoir trouver le défaut. Le défaut qui faisait tout apparaître si mou, si brouillé, si vain, en quelque sorte, et qui était à coup sûr également responsable du fait que la caissière, lorsqu’il avait demande, l’avant-veille, de la manière la plus anodine possible un billet pour « Il était une fois dans l’ouest « , que cette femme lui avait carrément — Et lui avait ensuite même demandé de lui montrer sa carte d’identité (« Effectivement, il a presque seize ans ! ») ; personne au monde ne réclamerait à quelqu’un comme Max sa carte d’identité ! Même pas à Lutti ou à Erps, bien que ceux-ci viennent, eux, tout juste d’avoir quinze .
Et pour s’achever complètement, on n’avait plus qu’à jeter un coup d’œil sur ses épaules, d’où les clavicules ressortaient si lamentablement, sur sa poitrine dont les bouts se promenaient si désespérément sur ses cotes, et : alors là, on avait vraiment envie de se sauver en courant.

Après avoir fouillé sa chambre à la recherche d’insectes et d’assassins
Par pure habitude, car en fait il s’efforçait depuis plus d’un an à considérer ça comme superflu -, Gregor mit le nouveau disque des Pink Floyd , qu’il avait réussi à obtenir en plus pour son
pantalon en marchandant avec Erps, se mit lui-même au lit, éteignit et se concentra sur la bande lumineuse au plafond. Se concentrait, et quand la guitare ( ou était-ce le synthétiseur ?)laissa tomber dans sa chambre les premières notes, toutes claires et légères, comme si l’on était au milieu d’une gigantesque grotte féerique, la journée semblait quand même vouloir prendre une tournure positive. Mais avant que la guitare ( ou, cela avait peut-être été ça, le synthétiseur ?) ne commençât à croasser et à piailler comme un vol de corbeaux affamés, Gregor s’était déjà endormi : sans avoir auparavant tiré sur le fil qu’il avait noué autour de la fiche d’alimentation de son Mister Hit. Le bras de lecture craqua pendant toute la nuit en creusant le dernier sillon.
Gregor se jura que cela ne se reproduirait pas de sitôt.

C’est avec une catastrophe
que commença l’après-midi suivante. Le panneau portant l’inscription « Chut ! Soundcheck ! » était suspendu à la poignée de la porte, le microphone était posé sur une pile de « Readers Digest » et donc exactement à la hauteur du haut-parleur, même le présentateur avait donné sa parole de passer chaque chanson jusqu’à la dernière note : c’est alors que le téléphone se mit à hurler en bas et, un solo de guitare plus tard, le monde entier. Gregor se re-
croquevilla espérant que le chanteur de Led Zeppelin lui résisterait tant bien que mal avec ses cris ; mais lorsqu’il entendit sa mère dans l’escalier, il sut que cette fois encore, il n’arriverait pas à enregistrer Stairway To Heaven en entier sur sa bande. Puis quand tout se fut passé comme ça se passait toujours d’une façon ou d’une autre, quand le WDR passait pour une fois autre chose que de la variété allemande, il ressentit une véritable haine envers Max qui, en guise de bonjour, n’avait rien de plus important à lui communiquer que de lui dire que Kötte venait tout juste de l’appeler, Kötte ! Et auparavant déjà Vögler, Erps, Charli, Lutti.
Le téléphone se trouvait juste à côte du palier : sur une vitrine dont tous les étages étaient peuplés de minuscules chats, chiens, chevreuils, cerfs, mais aussi de lions, d’ours, de buffles ; et bien que Gregor aimât mettre accessoirement un peu d’agitation dans les troupeaux en verre de Murano – sa mère les rangeait strictement d’après « Brehms Tierleben, Gregor, en revanche, d’après la couleur – , bien qu’il eût déjà attrapé au hasard un faon bleu-vert, il préféra en fin de compte se diriger en silence vers la porte du salon, y entrer, silencieux. Car dans la cuisine, on était à présent occupé à coller des timbres d’escompte dans les petits cahiers auxquels ils étaient destinés et on était très soucieux de garder la porte entrouverte sur ce qui se passait dans le couloir.

Avant que Gregor n’appelle Kötte
, il tira le câble du téléphone autour du gommier, de manière à ce qu’il pût s’éloigner du bureau de son père ( sur lequel était alignée, en rangées ininterrompues, la collection complète de la sélection du club Bertelsmann Lesering, comme s’il était ici jamais question d’autre chose que de rangées de chiffres), s’éloigner du bureau, et par conséquent de la porte du salon, encore de quelques pas décisifs pour arriver à peu près à la hauteur de la desserte avec les assiettes du dimanche et l’immense bouteille d’Asbach Uralt dessus : qui était camouflée une au moyen d’un timon et de deux roues à rayons métalliques en une sorte de cabriolet, il ne manquait plus que l’un des chevaux de Murano de l’entrée. Lorsqu’il s ‘était concerté avec Lutti, Charli, Erps et Vögler, le fil était tendu jusqu’au fond de la pièce où se trouvait la porte de la terrasse, Gregor jeta un regard dehors sur le minuscule étang qui attendait les poissons du printemps sur le reste de la pelouse que l’hiver avait épargné, sur la haie de thuyas et le taillis derrière, sur les cimes dénudés des arbres qui se dressaient çà et là. Si seulement le fil n’avait pas été si court !

Ce qui était sûr en tout cas
, c’est qu’elle avait un nez retroussé couvert de taches de rousseur, de petits yeux verts, pétillants, et des ongles rongés, il était sûr qu’elle était blonde et qu’elle mâchait constamment de la réglisse, il était sûr qu’elle avait des yeux gris, un nez étroit, bien droit, et, ce qui était sans doute le summum, de longs ongles vernis roses. Il était sûr qu’elle suçait sans interruption des bonbons effervescents, qu’elle avait une peau toute blanche et de tout petits doigts.
Un grain de beauté sur la tempe gauche.
Sur la tempe droite.
Et des yeux bleus comme les bleuets.
Et : qu’elle portait un Levi’s.,
« Ecoute, Max ! » chuchotait Gregor dans le combiné, lorsqu’ils discutèrent pour la deuxième fois de cette affaire, ce qui était assez délicat dans la mesure où personne – à part Ecki – ne l’avait officiellement remarquée : « Elle a des cheveux marron, des cheveux marron tout ce qu’il y a de plus ordinaires. Et pour ce qui est du jean – «
« Elle est blonde ! » insista Max et raccrocha.
« A propos du jean », dit la mère de Gregor en entrant dans le salon, « est-ce que tu en as parlé entre-temps, avec ce débraillé de Stefan Erpenbeck ? »

[2.1] Mais attendez
, depuis que Kötte se baladait dans sa vieille Benz, le vendredi était revenu ; Dieu sait comment il se l’était procurée. Et lorsque, dans nos heures de gloire, nous étions six à sept hommes – à condition que le septième ait réussi à taxer assez de fric : dans le coffre avec son cochon violet, Charlie commençait à chanter au plus tard après deux, trois kilomètres : « Our friends are all aboard », jusqu’à ce que toute la compagnie ait poussé la chansonnette : « We all live in a yellow submarine, yellow submarine, yellow submarine » – , et quand on avait fait tourner la bouteille de vin obligatoire avant de l’avoir vidée, puis grillé quelques feux rouges à Osnabrück, on se sentait enfin de nouveau quelqu’un et la terre si ronde, comme s’il n’y avait -comme s’il ne pouvait –
comme si rien ne s’était passé. Car Kötte savait aussi, où la vie se déroulait : au « Gamin gris », et déjà l’escalier menant au premier étage où scintillaient des guirlandes de lumière, attirait avec des photos sur lesquelles le principal était caché sous des petits cœurs. Attirait avec des photos devant lesquelles on devait passer en flânant sans y prêter attention, si on ne voulait pas passer pour un débutant :
On se moquait de Gregor en lui demandant s’il voulait passer sa soirée ici, en effet, il ignorait tout de cela, lui, qui n’avait encore jamais touché une femme mise à part Mme Schattschneider ; il fut poussé en avant – apparemment c’était Max qui riait le plus fort – il fut poussé vers le haut, vers la porte d’entrée, devant laquelle nous attendait un col argenté, étincelant, dont les pointes atteignaient l’endroit où chez d’autres la clavicule ressortait : il fut poussé jusqu’à la porte d’entrée devant laquelle André nous attendait et qui répéta sa phrase habituelle ; finalement on se rua dans la salle.

Juste devant, le bar
nous cloua le bec : un zinc rouge criard avec, devant, les sept merveilles du demi-monde de la ville, aux cheveux crêpés, aux bijoux qui irradiaient, aux larges paupières , au décolleté profond. Elles étaient entièrement entourées de ceintures, avec en guise de boucles des gueules de lions féroces de la taille d’une main ; mais avant de pouvoir nous mettre en sécurité grâce à l’aide d’André à une des tables un peu en retrait, Kötte, qui avait repris la direction des opérations -« Celui qui est assis est out » – nous força à rester sur place ; les merveilles du demi-monde, un peu vexées, se rapprochèrent avec leurs tabourets, une grosse femme portant bas à résille et pantoufles (dès la deuxième fois nous l’avions surnommée « la garce du bar ») apporta des pressions et de l’eau de vie : Eh bien. C’était parti.
Si seulement les petits téléviseurs n’avaient pas été ! Pas été partout où on regardait – de sales petits écrans qui empêchaient – en couleurs en plus ! – tout point de convergence et faisaient taire notre élan bruyant du début : nous voulions sans cesse détourner le regard, pendant que sans arrêt nous regardions tout de même ; en plus on passait, comme pour se moquer, Rex Gildo ou Peggy March, Wencke Myhre … Ah oui, la musique, dieu merci ! On la trouvait tellement nulle, qu’on en revenait à notre sujet. Et dès que la boule à facettes se mettait à tourner et agrandissait la petite pièce sombre en un univers géant, dans lequel les étoiles sautillaient comme des tâches de lumière sur la moquette, dès que les Temptations eurent commencé, les Bee Gees et même ce stupide Français, qui rajoutait un « Je t’aime » bien connu aux jappements de la chanteuse, dès que le rideau en velours se fut ouvert, que les lumières furent tamisées : le son n’en devint pas meilleur, mais on eut suffisamment de raisons pour ignorer les écrans.

[2.2] Déjà les noms des danseuses
excitèrent notre imagination. C’était quand même autre chose que toutes les Katrins, Ullis, Astrids et autres meufs de la classe ! En plus, celles-ci, dès le moment ou elles entraient en scène, venaient ici de France, de Flensburg, d’Asie et pas seulement de Ringel, Wechta, Tecklenburg – en tout cas c’est ce que nous dévoila André qui parcourait tout le fond de la scène en sautillant les cheveux plaqués en arrière :
« Et on applaudit, Mesdames, Messieurs, la Suédoise Belinda, une femme fantastique : charme, grâce, des jambes… on applaudit – Belinda. »
Il nous fit passer le reste de l’histoire, nous expliquant ce qui se passait derrière les lourds rideaux rouges et que nos yeux n’arrivaient pas à croire:
« Viens, montre-nous, Belinda. Montre-nous tes merveilles. Allez, vas-y. Vas-y, mets le paquet. Et maintenant le string. Mesdames, Messieurs, applaudissez Belinda. »
Déjà montait un peu de brouillard artificiel et Ike & Tina Turner nous fouettaient les oreilles avec leur « Nutbush City Limits », une dénommé Kim se passait un plumeau entre ses cuisses en jetant des regards outrés, déjà une certaine Angela accrochait son déshabillée à la pointe de ses seins, pendant qu’André nous assurait que « tout en cette femme extraordinaire était vrai », et bien qu’elle n’ait pas encore fini d’onduler et de se tortiller, un vieillard seul (dès la deuxième fois on le surnomma « Le Milliardaire » ) abandonna son seau à champagne et sortit sur ses béquilles. Les autres aussi, les autres en dehors de nous, risquaient tout au plus un regard par-dessus l’épaule, s’agglutinaient autour de la pouffiasse de bar et fraternisaient en buvant cul sec : Comme s’il n’y avait rien de plus important à faire, comme s’il n’y avait pas un monde qui s’ouvrait au-delà de la loi de Mariotte, l’ablatif, la règle du hors-jeu et la perspective de quarante années de petit fonctionnaire. Bon, bon, tant pis pour les seins nus, Gregor en avait déjà assez vu dans le magasin de presse de ses grands-parents, grâce à « Stern », « Quick » et : grâce à « Praline », dont sa grand-mère retournait la couverture avant de la mettre en vitrine. Comme s’il ne s’agissait que de seins maintenant ! Est-ce que personne ne se rendait compte que tout était complètement différent que ce qu’André nous présentait ?
« T’as vu ça ? » dit Gregor en donnant un coup dans les côtes de son voisin, et par-ce que Max avait toujours ce sourire niais et qu’il se comportait comme un habitué : qui rien ne concerne plus vraiment ici et qui pouvait causer avec l’un ou l’autre, ricaner, comme s’il était au bar du « Kater » ; parce que Max marchait en rond autour de Gregor, c’était en définitif Lutti qui prit le coup dans les côtes :
« T’as vu ça ? »

Mais Lutti ne pigeait pas
ou ne voulait pas piger, approuva rapidement de la tête et formula quelques phrases où il était question, au début et à la fin de „sacrés nichons“; alors que Gregor voulait parler de l’éclairage! et de la buée et des grosses lèvres tout autour- non: de l’évidence révoltante des commentaires d’André à propos d’une chose qui n’était vraiment pas évidente – non: de la cadence à laquelle les danseuses faisaient tomber leurs voiles, pour qui ça n’allait jamais assez lentement au début et puis à la fin de plus en plus d’une certaine façon – non: parler de ce que, malgré tout ou justement à cause de ça, on ne, jamais assez – non.
Ce que c’était que toutes ces manières, Lutti était visiblement agacé : et après tout, „‚tout ça“ ne se trouvait qu’à cinq mètres .
Non, Non, s’excita Gregor, c’était beaucoup plus loin, pas à cinq mètres, pas à cinquante, bon sang Lutti, c’était à 2ooo Lightyears From Home. Car si ce n’était qu’à cinq mètres, ça voudrait dire alors – alors voilà ce que ça voudrait dire: que chaque être de sexe féminin, même venant de Lengerich, de la même façon -?
Mais Lutti ne pigeait pas et ne voulait pas piger, marmonna quelque chose comme “ d’accord, d’accord“ c’est bien pour ça qu’ils étaient là.
„Lutti, espèce de débile, pense un peu à ta mère! Pense aux nénettes de notre classe, pense à -“
“ C’est ce que je fais, mon vieux. Et maintenant ta gueule, ça continue.“
“ Aussi à – même à la nouvelle?“
Gregor avait presque crié en prononçant les dernières paroles, si bien que Max et Kötte qui avaient été toute la journée ostensiblement fourrés ensemble, tournèrent la tête et eurent un sourire niais.
“ A elle surtout, si tu me le demandes.“

Avant que Gregor ait pu lui sauter au visage,
Lutti se tourna ostensiblement vers la scène, là où s’affairait, au rythme des phrases courtes et gluantes d’André, l’attraction principale de la soirée : une Thaïlandaise “ en tournée en Europe, Messieurs, un bonheur pour notre ville “ et qui fumait – pas avec la bouche, bien sûr, et c’était de nouveau tellement raté que même Gregor souffla de bonne grâce dans l’un des ballons qu’André distribuait et qu’il le suivit docilement jusqu’à la scène, où l’Asiatique entre-temps
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[3] Mais à sa grande surprise
il atterrit en premier dans les bras de Felizitas Kulturer, et c’était magnifiquement réussi, parce qu’avec ça il pouvait donner en même temps un « bon » exemple à Poldi Wegensteiner, qui mijotait dans la tribune, pendant que Gregor faisait tourner sa petite amie, celle de Poldi, sur un quelconque When a man loves a woman, pendant que Gregor sentait dans tous les cheveux blonds de Felizitas que l’affaire serait facile, pendant qu’il décidait spontanément que l’affaire serait facile.
« T’veux aller jusqu’où ? » lui susurra Tania dans le visage pendant qu’elle se laissait pousser par Peter Zawodsky sur la piste de danse, qu’elle semblait presque prendre ses dispositions, renifler son bracelet de cuir ou le faire tourner ou montrer simplement que ça marchait enfin !
« Oh, pas loin », dit Gregor en lâchant Felizitas et en montrant avec ses deux index en l’air jusqu’où il voulait aller avec elle.
« Peuh », dit Tania en se retournant, ça marchait, ça marchait ! « C’est vraiment pas loin. »

« Mais j’ travaille sans filet »
lui avoua Felizitas, c’est à dire qu’elle disait sûrement « Qu’pour toi les choses soient claires : j’prends rien. » ou quelque chose de semblable pour l’entraîner, qu’on aurait souhaité être loin d’ici, dehors dans la nuit pluvieuse, dehors sur les pavés luisants de la Nussdorfer Straße, dehors. Bien sûr, c’était sûrement trop tard pour ça et Gregor, conséquemment, était très occupé à lancer des clins d’œil à Poldi et à se saouler pour rendre toute l’affaire plus belle, non à vrai dire plus excitante.
« D’ tout’ façon, i’ faut qu’tu saches, t’es mon premier. »
Toujours est-il qu’elle trouva ensuite une brosse à dents neuve rose bonbon pour lui un gant de toilette et toutes les raisons de douter de son intérêt pour elle :
« T’es pas avec Lotti, Lotti Wagesreiter ? »
« Et avec elle, comme par hasard ? »
Sur quoi, elle lui raconta quelque chose à propos d’un ovule qu’on devait attendre dix minutes, et que pendant ce temps-là on pouvait jouer à « viens faire un tour en forêt », sur quoi elle attrapa un des cent chats noirs qui passaient leur temps à sauter de leurs arbres où ils grimpaient et se faisaient les griffes, sur quoi elle retira la couverture d’un geste décidé, plaça une serviette sur le lit, disparut. Oh, on devait se mettre en position de départ sur le tissu éponge vert tilleul lumineux, devait-on sérieusement ? se déshabiller ? complètement ? ou seulement jusqu’au slip ? ou devait-on d’abord se doucher ? Avec qui Tania pouvait-elle bien justement … sentir le bois de santal ?
« Ah bon, tu traverses la forêt », lui dit une Felizitas sentant le citron en lui posant par derrière les bras autour du cou : « A quoi ça r’ssemble ? »
« Vert, très vert. »
« T’arrives près d’l’eau ? »
« Bleu »
Non, non, ça ne marcherait pas comme ça ! l’avertit Felizitas en attrapant un de ses cent – c’est à dire en poussant Gregor avec une « douce » violence sur les draps, c’est à dire sur la serviette, où on ne pouvait pas ne pas voir plus longtemps qu’elle avait un soutien-gorge beige – qui portait donc aujourd’hui encore des soutien-gorge ? – , qu’elle avait un collant couleur chair, et dessous méchamment serré, déformé par le collant un truc beige – comment devait-on encore appeler ça ? le mieux serait sans doute « petite culotte » ? Petite culotte ! Monsieur Schattschneider ferma les yeux et souhaita …
Ca ne marcherait pas comme ça ! insistait Felizitas en attrapant les lunettes de Gregor : il devait déjà répondre en détail s’il ne voulait faire le trouble-fête, sinon on pourrait rien en faire pour l’interprétation ! La forêt, c’était en effet son sentiment de la vie en ce moment, l’eau, c’étaient ses émotions face aux femmes et – pour la suite y trouverait-il une clé ?
Une clé en or ! qui serait grande comme un – comme un – et bien, peu importe, et comme il ne pouvait pas la mettre dans sa poche, il la portait sur lui comme une – comme une – et bien, peu importe, la portait devant lui, par delà les sept montagnes, en passant chez les sept nains, jusqu’au fond de la Sibérie où il y avait un splendide camp de travail, où il préférerait, o combien, être, et il s’imaginait la grande porte où il –
« Eh, Gregor, j’ crois qu’les dix minutes sont passées. »

Roman de l’au-delà

Il est parfois des matins où l’air déjà tiédi, la lumière dorée augurent bien de la journée. C’est ainsi que le Pr Schepp, entrant dans son bureau d’humeur joyeuse, reste figé d’effroi en découvrant, assise à sa table de travail, sa femme immobile, inanimée, morte. Une mort qui le ramène quarante ans en arrière, à l’époque de leurs fiançailles. Influencés sans doute par le tableau d’Arnold Böcklin, ils avaient fait un serment : le premier qui mourrait attendrait l’autre sur le rivage, afin de rejoindre ensemble l’Île des morts. Mais à mesure que les heures passent, alors que déjà les ombres s’allongent et qu’une odeur douceâtre envahit sournoisement la pièce, le professeur, toujours plongé dans le manuscrit que corrigeait son épouse, découvre, atterré, une femme tout autre qu’aimante, une étrangère. Qui ne l’attendra plus dans l’au-delà.

Alors que j’étais assis devant une tapisserie à une heure nocturne et que le riz se mettait à y pousser et que les nuages continuaient à filer dans le ciel

Derrière la fenêtre
La lune, devant cette fenêtre
Comme un soleil elle semblait
Eclairer un monde.
Ou était-ce ma lampe ?

En constatant que ma vie passée avait été une erreur

Longue comme un tanka
jusqu’à l’heure du crépuscule
la nuit m’entoure,
seul je compte les syllabes
seulement pour toi. Si tu savais !

La femme derrière le robinet (la chantepleure) et la fin de la chanson

Car si tous ici vous vous vous mettiez à faire le détour
Par la gauche ! non pas par la droite ; et puis si toujours tout droit
vous continuiez à déguerpir, hein ? Allons pressons.
alors vous arriveriez jusqu’à la mer. Vu ? Et derrière la mer –
qu’est-ce que vous avez encore à hésiter?– une montagne s’étend dans les grandes largeurs
et derrière s’étire le désert …

et après ? Après, y’ a plus rien, allons ne faites pas tant de manières !
y’ a rien. Sauf le bout du désert, qui brille
si joliment sans ombre et – qu’est-ce que vous avez à vous faire prier !-
l’air au-dessus y tremble et y scintille aussi argenté
que s’il y avait là : au bout du monde donc !
que s’il y avait là – oui, vous avez bien entendu !
que s’il y avait là – combien de fois faut-il donc que je le dise !
que s’il –
– non, assez maintenant ! Ici, ici il n’y a que des flaques …
pourtant si vous vous décampiez sur le champ, là maintenant,
là maintenant ! oui, vous pourriez encore cette nuit –
oui, vous êtes donc sourds, vous pourriez cette nuit encore !
vous pourriez y arriver !
Au moins à la maison.
et alors j’essuierai enfin ces flaques sur la table.

Lorsqu’en plein sommeil je fus assailli par le printemps

Pas un mot pour le parfum,
pas un pour la couleur : un songe,
n’était-ce rien de plus ? Sans voix
j’étais assis, un tapis de fleurs soudain m’inonda de lumière

Pompiste, chantant la chanson du plein d’essence

Au fond
On s’en fout assez que tu sois l’un de ceux-là –
L’un de ces princes pouilleux de l’appel de phare,
Qui ( une blonde dans la loge passager)
Doivent laisser pendre ici leur avant-bras …

Au fond
On s’en fout assez que tu sois l’un de ceux-là,
Qui ( une belle distribution à leur droite
Et aussi trois mouflets qui braillent à l’arrière)
Sont totalement occupés à les approvisionner en chips …

Au fond bien
On s’en fout assez qu’tu fasses ici parfois le plein
de ta chignole, car dès demain j’aurai de nouveau
ma journée complète de libre et alors là je monterai , espèces
de rigolos de bousilleurs de Manta et de Mazda, espèces
de révérendissimes ronfleurs en Audi et Volvo, je monterai
dans ma turbo métallisée et alors là : hop
c’est parti ! Et que j’te morde dans les virages …

jusqu’à
cette, oh oui, cette station service , et si alors la
f’nêtre c’est à peine si j’l’entrouve un peu et
que j’baisse même pas la musique d’un poil et que non plus
j’remonte même pas d’un chouia mes lunettes de soleil
sur le front avec leurs épais vers qui cachent le regard et si en passant
comme ça j’fais juste un signe et – bah alors ? Au fond on s’en
contrefout absolument, mais alors vraiment …

Le bonheur taché

grandit silencieusement devant toi, déployant un instant ses ailes,
assombrissant tous les soleils, il semble prêt à bondir –
cette fois il ne fait que bâiller, au lieu de t’engloutir…
mâchant et mâchant encore…
et ce crissement doit pénétrer au plus profond de toi
jusqu’à ce que tu ressentes la morsure qui, la prochaine fois,
te feras ployer
lorsqu’enfin, où que tu sois,
les taches apparaîtraient,
énormes, dans une symphonie muette.

L’impasse américaine ou Pour une esthétique européenne

N’est-elle pas en forme, la nouvelle littérature allemande, aujourd’hui où avec le « Frolleinwunder », la « Neue Deutsche Lesbarkeit », la littérature pop et la renaissance du récit, nous ne savons où donner de la tête pour lire tout ça ! Oh oui, elle va très bien de nouveau– mais la question est : jusqu’à quand ? Cette littérature germanophone n’est-elle pas condamnée à disparaître faute de matière parce que sa base, la langue, s’éloigne de plus en plus de ce qu’elle est censée représenter, à savoir : la réalité. Si nous manquons de plus en plus de mots pour décrire nos environnements de plus en plus vastes, c’est parce que nous sommes devenus trop paresseux pour en inventer des nouveaux, oui, parce que nous bradons inutilement des mots existants pour les remplacer par des anglicismes dont nous connaissons même pas les connotations dont ils se sont chargés au cours des siècles. On nous présente de plus en plus souvent une réalité « de seconde main », car nous la recevons de la main de celui qui l’a formulé à notre place, la marquant de son empreinte – pendant que nous nous trouvons de plus en plus souvent relégués au dernier rang, réduits, tôt ou tard, à devenir des vrais ploucs.
Nous avons dépassé de loin le stade d’un emprunt partiel de mots, maintenant il s’agit de phrases entières – ainsi nous détruisons insidieusement la structure grammaticale et, pour ne pas nous en arrêter là, le code même de notre langue, à savoir notre manière de penser et de ressentir. Nous nous manipulons de manière si habile que, j’en suis persuadé, nous-même ne le remarquons que très rarement. Cette perte de soi par petites tranches, comme si on découpait un saucisson, peut donner – in fine et par réconstitution – une saucisse entière : « es geht um die Wurst », comme on dit. C’est un moment crucial et je parle en tant que quelqu’un qui, non seulement, dépend de la langue allemande, mais qui, de surcroît, l’aime. Car si cette langue, la mienne, la vôtre, la nôtre, perd de sa capacité d’assimilation, elle se fige – c’est comme cela que ça a dû se passer lorsque le latin s’est éteint tout doucement en donnant naissance à quelque chose de merveilleux : la langue italienne. Chez nous ce sera le Anglogerman-Newhighpidgin, ce qui laisse présager au moins la naissance d’une littérature « anglogerman-newhighpidgin ». Cette disparition inévitable de la littérature germanophone me paraît pourtant peu souhaitable. Ce n’est pas une question de nationalisme, bien au contraire : ne laissons pas ce sujet délicat à ceux qui pourraient l’utiliser à des fins nationalistes, accaparons-nous en avant que d’autres ne le fassent !
Mais ce problème, bien évidemment, n’a jamais été purement d’ordre linguistique. Depuis la fin de la 2e Guerre Mondiale nous assistons à une recolonisation de l’Europe par les Américains (en fait du monde entier, mis à part peut-être le Bhutan ou le Burundi) un fait, initialement, indubitablement aussi positif que nécessaire. Quelques siècles d’un impérialisme culturel ont toutefois profondément changé le visage de l’Europe : ce visage, notre visage, nous est aujourd’hui moins familier qu’auparavent… par contre nous connaissons l’Amérique jusque dans les derniers recoins de ses salons, jusqu’au fonds des pochons de Pop-corn que l’on y vide. Le salon d’un agriculteur finlandais nous est certainement aussi étranger que l’âme d’un Pop-corn. Mais qui sait si nous ne découvrons pas plus de trésors dans l’âme d’un Pop-corn que dans le pochon de Pop-corn entier ou, du moins, dans les salons occidentaux où on les vide pour nous, chers téléspectateurs, avec une telle assiduité que nous sommes aujourd’hui capables, comme les « Luftgitarrenspieler », de simuler un salon américain dans les cinémas où, en vidant des pochons de Pop-corn, nous regardons des films sur des gens qui, assis dans leur salon, vidant des pochons de Pop-corn tout en regardant des films.
Que nous n’assistons pas seulement au début de la fin de la germanophonie, mais aussi à la fin d’une culture germanophone est de notoriété publique. Un certain Natan Sznaider parlait même dernièrement dans un article paru sous le titre : « Amérique, t’as une vie meilleure » sans ironie aucune « qu’après 1945, l’engagement des Etats-Unis nous a permis de devenir des Américains (et il parlait de tous les Européens)» – c’est donc chose faite, on parle au passé ! Et ce qui vaut pour notre culture ne peut pas ne pas valoir pour notre littérature ! Même en tant que lecteurs, voir romanciers, nous nous « américanisons » assidûment : des ouvrages du style « Creative Writing » importés des Etats Unis s’entassent dans nos librairies. Et comme le répètent ceterum censeo d’influents critiques littéraires : la littérature nationale ferait bien d’en prendre exemple et d’employer les mêmes recettes miracles. Mais supposons un instant qu’elle s’y refuse non pas parce qu’elle ne peut pas mais parce qu’elle ne veut pas ? Un roman « One-Way » divertissant mais qui se décompose après une seule lecture sans nous marquer – peut-il encore être considéré comme une littérature digne d’un non-américain ?
Oui, les voilà qui traversent l’océan, vêtus de leurs costumes couleur crème…Ils s’appellent Tom Wolfe et n’ont finalement rien d’autre à proposer qu’un dandysme forcé. Sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, ils poussent des gueulantes lors des lectures publiques organisées pour eux un peu partout dans le pays et en profitent pour nous donner des leçons en matière de littérature européenne ! Mais, dites donc, qui est-il ce Tom, je vous le demande ? Certainement pas quelqu’un dont je regretterai de ne pas avoir lu une seule ligne de toute ma vie, ni en tant que lecteur (à la recherche d’un divertissement de niveau) ni en tant qu’écrivain (désireux de copier la technique) !
Il est temps de lancer une contre-attaque : la littérature américaine à la Wolfe, Boyle, Auster etc. qui envahit depuis des années nos librairies – je ne parle pas évidemment de DeLillo, Gaddis, Brodkey etc. – est si ennuyeuse dans son excitation calculée : on a déjà vu tout ça dans une série télévisée ou une publicité quelconque, pourquoi le lire en plus puisque cela n’a aucun rapport avec notre vie ? Pour le soi-disant « divertissement assuré » ? Mais la littérature allemande est aussi divertissante et surtout, dixit Martin Hielscher, lecteur chez Kiepenheuer & Witsch « Le divertissement n’est que secondaire à la lecture d’un livre ou d’un texte intéressant , l’important c’est de savoir si elle nous permet de vivre une expérience nouvelle. »
Non, le haut-lieu littéraire Allemagne n’est pas en péril, je ne parle pas de « l’importance mondiale » d’une littérature allemande quelle qu’elle soit. Seuls quelques auteurs acquièrent une importance mondiale, leur origine importe donc peu. L’intérêt que le monde leur porte s’explique probablement par leur enracinement national (régional) qui les rend intéressant à échelle transnationale (transrégionale)… et ça me révolte : non seulement nous nous voulons les meilleurs Américains, mais en plus nous abandonnons nos « identités nationales », non pas – comme on le prétend – en faveur d’une culture mondiale issue d’une synthèse internationale des cultures nationales, mais en faveur d’une monoculture américaine monopolisatrice.
Je ne suis pas un adepte d’un mouvement anti-américain de gauche ou de droite, mais ce qui était juste hier peut être faut aujourd’hui ou demain – et peut même être mortel dans le cas de la littérature allemande. Actuellement nous ne mettons pas à disposition une germanitude quelconque – heureusement celle-ci appartient déjà au passé – mais notre identité européenne. L’ancien Monde est en train de devenir une sorte d’Ersatz des Etats-Unis parce que nous ne nous parlons pas, parce que nous ne nous intéressons pas aux autres, parce que nous sommes devenus des étrangers. En matière de traduction on favorise les livres médiocres ou les textes écrits dans un langage ordinaire pouvant être traduit rapidement et à moindre frais. Ces livres ordinaires – qui ne racontent plus le vécu de leur auteur, voir d’un pays dans un style unique, mais qui au contraire nous parlent de ce que nous savons déjà – en matière d’expériences esthétiques – rendent superflu tout intérêt pour l’autrui. Oui, certaines maisons d’édition sont même persuadées que nous comprenons plus aisément les livres américains que les livres issus de notre environnement culturel immédiat et s’abstiennent donc de traduire ces derniers! On risque alors d’oublier quelque chose d’essentiel, à savoir que c’est justement cette unicité du livre (certes difficile à traduire) qui le rend si attrayant, qui fait qu’on le lit pour vivre une expérience extérieure à soi-même. C’est pourquoi le monde a plutôt une perception limitée de la littérature allemande et perd de vue ses multiples facettes aussi passionnantes mais moins « en vue » que la littérature certes essentielle à la Grass/Süsskind/Schlink. Quid de notre idée probablement aussi erronée de la littérature française, sans parler de la littérature finlandaise. Sûrement n’en connaissons-nous que les livres qui auraient pu aussi bien provenir des Etats-Unis, mais il existe bien évidemment des exemples contraires. Ne devons-nous pas mettre un terme à cette tendance malheureuse en ravivant en nous la fierté d’être européen ? Faute de quoi dans un future proche nous n’assisterons non seulement à la fin de la littérature allemande mais à la fin de toute littérature non-conforme aux normes américaines.

Ma vision utopique pour arrêter cette déchéance serait la naissance une esthétique européenne sur un pied d’égalité avec l’esthétique américaine. Si les littératures nationales sont vraiment condamnées à disparaître après-demain, un jugement esthétique ayant comme unique critère la littérature contemporaine allemande ne nous mènerait pas bien loin : notre salut est européen. Mais pas une perspective européenne limitée aux pays situés entre le Gibraltar et l’Oural – certes non : à nous les bons livres américains. L’idée d’une « esthétique européenne » ne doit pas être interprétée comme un régionalisme du type « bande d’urgence » pour la littérature, mais comme une file de dépassement pour un modèle complémentaire. Si toutefois nous persistons dans notre refus d’une prise de position claire – une attitude aujourd’hui parfois appelée « libéralisme » – nous, auteurs allemands, devions en tirer les conséquences. Nous devons retravailler « Faust II » dans le style du Creative Writing, puis le traduire en Anglogerman-Newhighpidgin pour que l’œuvre puisse être comprise par les générations futures, nous devrons porter que des costumes couleur crème pour qu’on nous reconnaisse en tant qu’auteur.
A quoi pourrait donc ressembler ce que, faute de mieux, j’appelle une « esthétique européenne », sachant pertinemment que ce terme au singulier est une contradiction en soi ? Il ne s’agit pas d’une catégorie définie selon de critères géographique, Nabokov – à mon avis – en est la meilleure preuve. Il ne s’agit pas non plus à mon avis d’une esthétique normative issue d’une unification européenne d’office, une somme de tous les clichés nationaux. Regardons un peu ce qui se passe en France – cela nous a jamais fait du mal ! Cela nous approchera sûrement encore plus de la fin de la littérature allemande, mais un cataclysme total européen me semble presque génial comparé à une américanisation partielle insidieuse. – Quel est donc le plus petit dénominateur culturel commun pour combattre l’actuelle prédominance de l’esthétique du Creative Writing ? Peut être :
1. L’amour du détail plus que l’amour du plot : ne pas considérer le détail comme une part fonctionnelle mais comme une fin en soi qui – en regard de la structure même du texte – se passe de toute explication.
2. Le sens de la création d’une certaine ambiance au lieu d’une pure communication d’informations : cette ambiance n’étant pas perçue comme un obstacle au développement d’une dynamique littéraire, mais comme un plaisir supplémentaire à la seule lecture.
3. L’art du non-dit au lieu de parler, parler, toujours parler : aujourd’hui où même l’Allemagne a bien appris sa leçon américaine, le non-dit devrait pouvoir redevenir un élément essentiel du récit, redevenir l’élément apparemment inutile au-delà du fil rouge de l’histoire.
4. Des codes multiples au lieu d’une simple surface : la simple histoire suffit grosso modo à 90% des lecteurs, même si on n’effleure alors que la surface dans un texte « de style européen ». Ce qui compte pour les 10% de lecteurs restants, c’est ce qui se trouve derrière l’histoire: le charme d’une allusion, le choix des métaphores, l’utilisation de philosophèmes, l’emploi et la transformation ludique de styles, de lieux, de caractères, de motifs, de figures rhétoriques, oui, de simples mots. Dans tous les textes de « style européen » (je ne parle pas de la littérature triviale ou divertissante) on retrouve toujours trace d’une tradition ancestrale, nullement pesante, ne gâchant pas le plaisir de la lecture, au contraire le décuplant plutôt pour ceux qui connaissent les règles du jeu et qui ont envie de jouer.
5. La satisfaction indirecte et non pas directe des attentes : ne pas satisfaire le lecteur le plus vite possible. Il ne faut pas satisfaire le lecteur trop vite – cette attente rend l’expérience que plus bouleversante. Celui qui croit avoir acheté un billet pour le grand huit et qui finalement sort d’un train fantôme aura forcément quelque chose à raconter.
6. Le récit d’une expérience vécue au lieu d’un simple divertissement et donc des plaisirs plus subtils que ceux procurés par une simple histoire, aussi prenante soit-elle. Un livre peut transformer le lecteur, un livre peut procurer un plaisir dépassant de loin le simple divertissement, bien que le divertissement reste toujours la condition sine qua non pour tout livre souhaitant attirer les lecteurs.
7. Le développement lent de l’histoire au lieu de la création d’un suspens dès la première ligne : celui qui au début du livre donne de l’amplitude à son récit peut, après un certain temps, accélérer le rythme. La lenteur est l’opposée de la digression voire de l’ennui. La recherche frénétique et précipitée du suspens – premier meurtre à la première page, puis le second à la page trente au plus tard (ce n’est pas une plaisanterie : c’est ainsi que sont rythmés les « plot points » dans le Creative Writing) m’ennuie profondément, ça rend mieux au cinéma.
8. Du style au lieu de sacrifier les mots au contenu : une rhétorique au début légèrement dérangeante – tout livre écrit à l’européenne est, per definitionem, unique, pendant que le produit du Creative Writing est, également per définitionem, toujours une copie calculée d’une histoire à succès quelconque, un produit d’un compromis qui, grâce à la perte par frottement, plaît au plus grand nombre de lecteurs. Ce « coefficient de frottement » serait-il l’une des caractéristiques d’un texte européen ? Il est évident que les adeptes d’une telle idée d’esthétique n’ont actuellement pas beaucoup d’amis. L’eurocentrisme dans l’ère multiculturelle ? dans l’ère de l’Euro en chute libre ? Un écœurement de tout ce qui est européen à cause du verbiage de nos soi-disant élus ? J’admets que l’idée d’une esthétique européenne peut agacer plus d’un, surtout maintenant que les catalogues publiés en début d’année par les maisons d’éditions accordent exceptionnellement une large place à la nouvelle littérature allemande…
Mais il faut ce qu’il faut. Le débat sur la littérature contemporaine allemande a juste été épuré de quelques résidus d’une esthétique démodée symbolisée par le Groupe 47. Il était grand temps – et maintenant ? Nous nous retrouvons les mains vides. La critique littéraire actuelle se réduit à une simple question de goût et aurait vivement besoin de relancer un débat qui viserait à définir de nouveaux critères.
Libre à ceux qui veulent mal interpréter le sens de mes propos : oui, en lançant cette idée d’une esthétique européenne je souhaite réellement leur vendre de l’histoire ancienne, je veux leur vendre un très vieux chapeau, comme on dit en allemand , qui date peut-être déjà de l’antiquité grecque. Ce vieux chapeau est aujourd’hui démodé à cause de ce goût immodéré pour les casquettes de base-ball (voir les costumes fait sur mesure, mais ça c’est une autre histoire de la littérature « pop m’as-tu-vu » que je vous raconterai une autre fois) et ce vieux chapeau risque de finir une fois pour toutes à la décharge pour les esthétiques démodées. Oui, mon plaidoyer pour la littérature allemande ne reprend rien d’autre que ce l’on attendait depuis toujours de la grande littérature – une exigence qu’on semble avoir un peu oublié.
Nous n’avons le choix qu’entre une prise de contrôle amicale ou hostile – la littérature germanophone disparaîtra de toute façon un jour ou l’autre. Nous assistons à la fin d’un monde, un luxe parfois aussi appréciable. Mais ceux qui ne veulent pas se contenter de la simple appréciation et qui ressentent le besoin de sauver quelques vestiges de ce monde vers le nouveau monde naissant, devrait peut-être poursuivre cette idée d’une esthétique européenne.