français

Botswana-blues

Il y a un fleuve au nord
du désert, qui ne trouve pas son chemin
vers la mer, qui tarit, un delta immense,
des milliers de kilomètres carrés ! rien
que des taillis de papyrus, des nénuphars, des hérons
et des aigles pêcheurs, naturellement, aux plumages blancs
et noirs

Alors, figure-toi, moi, déguisé
en bretelles kaki, je suis allongé dans une pirogue
et me fait conduire à travers les roseaux :
l’homme à la poupe, qui me transporte je ne sais où (en se servant
d’une seule longue branche en guise de rame),
fredonne une chanson noire,
tout compte fait, je n’avais rien d’autre à faire que de chasser
de temps à autre une nuée de minuscules mouches

Tu comprends,
le monde, ce jour-là,
je ne veux vraiment pas me plaindre,
a fait un très grand effort pour moi : tant
de choses inconnues, de grognements bruissements bourdonnements claquements, tant de feuilles, de brins
qui, après notre passage, se sont refermés en murmurant…

Et pourtant, quand je serai bientôt de retour de ce
paradis de papyrus (dans deux, trois, peut-être quatre jours),
alors il n’y aura plus personne qui partagera
mon souvenir de ce jour si silencieusement écoulé.
« Ah, très intéressant, admettra-t-on probablement
sans y mettre tout le cœur, une sorte de delta du Danube
à l’africaine »…
Mais tu sais, ce jour,
sous un soleil indolent, protégé par les roseaux,
il n’était pas intéressant,
il était plutôt si beau
que j’aurais préféré ne l’avoir jamais vécu, ou encore
l’avoir oublié immédiatement,
car je savais bien,
car je savais avec toutes les fibres de mon cœur,
que jusqu’au bout de la vie
je serais condamné à rester sacrément seul
avec tous ces nénuphars, ces hérons et aigles,
avec tout cette clameur, ces glapissements, que j’ai entendu de loin,
avec tous ces battements, ces scintillements, que j’ai vu de si près

: dans ma pirogue,
ce jour si terriblement beau

Jour terriblement beau

Il y a quelques îles face à la côte
de North Carolina, une série de bancs de sable, pas
beaucoup plus larges que la route, cependant
longs de presque deux cents milles ! rien
que des phares, des dunes et de l’herbe gris-jaune
et des mouettes, naturellement, avec des têtes blanches
et noires

Maintenant imagine-toi un peu, comment je
suis assis dans ma Chevrolet vert scintillant
roulant comme ça assez super décontracté à travers la mer :
L’homme à la radio passe la musique qu’il faut,
l’aircondition ronronne tout doucement en cadence, même la
vitesse, je l’ai réglée au volant,
au fond je n’ai plus qu’à
écarquiller les yeux et les oreilles

Tu comprends,
le monde s’est en ce jour,
je ne veux vraiment pas me plaindre,
s’est diablement appliqué pour moi :
tant de vagues, tant d’espace vide au-dessus,
tant de vent doux et … pourtant !

Quand je serai bientôt de retour à la maison
( dans une, deux semaines, peut-être trois ),
alors il n’y aura personne qui
partagera mon souvenir de ce jour quasi-parfait.
« Ah, intéressant » , m’accordera-t-on dans le meilleur des cas
en acquiesçant d’un hochement de tête, « une sorte de Sylt
à l’américaine » …
Mais tu sais,
ce jour-là sur la route, dans la mer,
il n’était pas intéressant –
il était plutôt si beau,
que j’en aurais presque pleuré à chaudes larmes
du haut de mes quarante-quatre ans,
parce que le savais bien,
parce que je savais à chaque seconde
que le reste de ma vie
je serais condamné à rester sacrément seul avec
tous ces phares, les mouettes, les vagues,
avec tous les brownies que j’ai mangés à cette occasion,
les canettes que j’ai vidées là-bas

: dans mon énorme Chevrolet scintillante
en ce jour terriblement beau

Jour terriblement beau

Il y a quelques îles face à la côte
de la Caroline du Nord, nombreux bancs de sable, pas beaucoup
plus larges que la route, cependant
longs de presque deux cents milles ! rien
que des phares, des dunes et des herbes gris-jaune,
des mouettes, naturellement, aux têtes blanches
et noires

Alors, figure-toi, moi, je
suis assis dans ma Chevrolet verte, étincelante,
et je traverse ainsi la mer, très décontracté :
l’homme à la radio joue la musique idéale,
l’air conditionné ronronne tout doucement, même la
vitesse, je l’ai réglée automatiquement,
tout compte fait, je n’ai rien d’autre à faire
que d’écarquiller les yeux et de tendre l’oreille

Tu comprends,
le monde, ce jour-là,
je ne veux vraiment pas me plaindre,
a fait un très grand effort pour moi :
tant de vagues, tant d’espace vide au-dessus,
tant de vent caressant et… pourtant !

Quand je serai bientôt de retour chez moi
(dans une, deux, peut-être trois semaines),
il n’y aura personne qui
partagera le souvenir de ce jour presque parfait.
« Ah, très intéressant, m’accordera-t-on à la limite avec
un hochement de tête, une sorte de Sylt
à l’am’ricaine »…
Mais tu sais,
ce jour-là, sur la route, dans la mer,
il n’était pas intéressant –
il était plutôt si beau
que j’aurais presque pleuré comme un veau,
avec mes quarante-quatre ans,
car je savais bien,
je savais à chaque instant,
que jusqu’au bout de la vie
je serais condamné à rester sacrément seul
avec tous ces phares, ces mouettes, ces vagues,
avec tous les brownies que j’ai mangés ce jour-là en conduisant,
avec les canettes que j’ai vidées là-bas

: dans ma grosse Chevrolet étincelante,
ce jour si terriblement beau

L’impasse américaine ou Pour une esthétique européenne

N’est-elle pas en forme, la nouvelle littérature allemande, aujourd’hui où avec le « Frolleinwunder », la « Neue Deutsche Lesbarkeit », la littérature pop et la renaissance du récit, nous ne savons où donner de la tête pour lire tout ça ! Oh oui, elle va très bien de nouveau– mais la question est : jusqu’à quand ? Cette littérature germanophone n’est-elle pas condamnée à disparaître faute de matière parce que sa base, la langue, s’éloigne de plus en plus de ce qu’elle est censée représenter, à savoir : la réalité. Si nous manquons de plus en plus de mots pour décrire nos environnements de plus en plus vastes, c’est parce que nous sommes devenus trop paresseux pour en inventer des nouveaux, oui, parce que nous bradons inutilement des mots existants pour les remplacer par des anglicismes dont nous connaissons même pas les connotations dont ils se sont chargés au cours des siècles. On nous présente de plus en plus souvent une réalité « de seconde main », car nous la recevons de la main de celui qui l’a formulé à notre place, la marquant de son empreinte – pendant que nous nous trouvons de plus en plus souvent relégués au dernier rang, réduits, tôt ou tard, à devenir des vrais ploucs.
Nous avons dépassé de loin le stade d’un emprunt partiel de mots, maintenant il s’agit de phrases entières – ainsi nous détruisons insidieusement la structure grammaticale et, pour ne pas nous en arrêter là, le code même de notre langue, à savoir notre manière de penser et de ressentir. Nous nous manipulons de manière si habile que, j’en suis persuadé, nous-même ne le remarquons que très rarement. Cette perte de soi par petites tranches, comme si on découpait un saucisson, peut donner – in fine et par réconstitution – une saucisse entière : « es geht um die Wurst », comme on dit. C’est un moment crucial et je parle en tant que quelqu’un qui, non seulement, dépend de la langue allemande, mais qui, de surcroît, l’aime. Car si cette langue, la mienne, la vôtre, la nôtre, perd de sa capacité d’assimilation, elle se fige – c’est comme cela que ça a dû se passer lorsque le latin s’est éteint tout doucement en donnant naissance à quelque chose de merveilleux : la langue italienne. Chez nous ce sera le Anglogerman-Newhighpidgin, ce qui laisse présager au moins la naissance d’une littérature « anglogerman-newhighpidgin ». Cette disparition inévitable de la littérature germanophone me paraît pourtant peu souhaitable. Ce n’est pas une question de nationalisme, bien au contraire : ne laissons pas ce sujet délicat à ceux qui pourraient l’utiliser à des fins nationalistes, accaparons-nous en avant que d’autres ne le fassent !
Mais ce problème, bien évidemment, n’a jamais été purement d’ordre linguistique. Depuis la fin de la 2e Guerre Mondiale nous assistons à une recolonisation de l’Europe par les Américains (en fait du monde entier, mis à part peut-être le Bhutan ou le Burundi) un fait, initialement, indubitablement aussi positif que nécessaire. Quelques siècles d’un impérialisme culturel ont toutefois profondément changé le visage de l’Europe : ce visage, notre visage, nous est aujourd’hui moins familier qu’auparavent… par contre nous connaissons l’Amérique jusque dans les derniers recoins de ses salons, jusqu’au fonds des pochons de Pop-corn que l’on y vide. Le salon d’un agriculteur finlandais nous est certainement aussi étranger que l’âme d’un Pop-corn. Mais qui sait si nous ne découvrons pas plus de trésors dans l’âme d’un Pop-corn que dans le pochon de Pop-corn entier ou, du moins, dans les salons occidentaux où on les vide pour nous, chers téléspectateurs, avec une telle assiduité que nous sommes aujourd’hui capables, comme les « Luftgitarrenspieler », de simuler un salon américain dans les cinémas où, en vidant des pochons de Pop-corn, nous regardons des films sur des gens qui, assis dans leur salon, vidant des pochons de Pop-corn tout en regardant des films.
Que nous n’assistons pas seulement au début de la fin de la germanophonie, mais aussi à la fin d’une culture germanophone est de notoriété publique. Un certain Natan Sznaider parlait même dernièrement dans un article paru sous le titre : « Amérique, t’as une vie meilleure » sans ironie aucune « qu’après 1945, l’engagement des Etats-Unis nous a permis de devenir des Américains (et il parlait de tous les Européens)» – c’est donc chose faite, on parle au passé ! Et ce qui vaut pour notre culture ne peut pas ne pas valoir pour notre littérature ! Même en tant que lecteurs, voir romanciers, nous nous « américanisons » assidûment : des ouvrages du style « Creative Writing » importés des Etats Unis s’entassent dans nos librairies. Et comme le répètent ceterum censeo d’influents critiques littéraires : la littérature nationale ferait bien d’en prendre exemple et d’employer les mêmes recettes miracles. Mais supposons un instant qu’elle s’y refuse non pas parce qu’elle ne peut pas mais parce qu’elle ne veut pas ? Un roman « One-Way » divertissant mais qui se décompose après une seule lecture sans nous marquer – peut-il encore être considéré comme une littérature digne d’un non-américain ?
Oui, les voilà qui traversent l’océan, vêtus de leurs costumes couleur crème…Ils s’appellent Tom Wolfe et n’ont finalement rien d’autre à proposer qu’un dandysme forcé. Sans qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, ils poussent des gueulantes lors des lectures publiques organisées pour eux un peu partout dans le pays et en profitent pour nous donner des leçons en matière de littérature européenne ! Mais, dites donc, qui est-il ce Tom, je vous le demande ? Certainement pas quelqu’un dont je regretterai de ne pas avoir lu une seule ligne de toute ma vie, ni en tant que lecteur (à la recherche d’un divertissement de niveau) ni en tant qu’écrivain (désireux de copier la technique) !
Il est temps de lancer une contre-attaque : la littérature américaine à la Wolfe, Boyle, Auster etc. qui envahit depuis des années nos librairies – je ne parle pas évidemment de DeLillo, Gaddis, Brodkey etc. – est si ennuyeuse dans son excitation calculée : on a déjà vu tout ça dans une série télévisée ou une publicité quelconque, pourquoi le lire en plus puisque cela n’a aucun rapport avec notre vie ? Pour le soi-disant « divertissement assuré » ? Mais la littérature allemande est aussi divertissante et surtout, dixit Martin Hielscher, lecteur chez Kiepenheuer & Witsch « Le divertissement n’est que secondaire à la lecture d’un livre ou d’un texte intéressant , l’important c’est de savoir si elle nous permet de vivre une expérience nouvelle. »
Non, le haut-lieu littéraire Allemagne n’est pas en péril, je ne parle pas de « l’importance mondiale » d’une littérature allemande quelle qu’elle soit. Seuls quelques auteurs acquièrent une importance mondiale, leur origine importe donc peu. L’intérêt que le monde leur porte s’explique probablement par leur enracinement national (régional) qui les rend intéressant à échelle transnationale (transrégionale)… et ça me révolte : non seulement nous nous voulons les meilleurs Américains, mais en plus nous abandonnons nos « identités nationales », non pas – comme on le prétend – en faveur d’une culture mondiale issue d’une synthèse internationale des cultures nationales, mais en faveur d’une monoculture américaine monopolisatrice.
Je ne suis pas un adepte d’un mouvement anti-américain de gauche ou de droite, mais ce qui était juste hier peut être faut aujourd’hui ou demain – et peut même être mortel dans le cas de la littérature allemande. Actuellement nous ne mettons pas à disposition une germanitude quelconque – heureusement celle-ci appartient déjà au passé – mais notre identité européenne. L’ancien Monde est en train de devenir une sorte d’Ersatz des Etats-Unis parce que nous ne nous parlons pas, parce que nous ne nous intéressons pas aux autres, parce que nous sommes devenus des étrangers. En matière de traduction on favorise les livres médiocres ou les textes écrits dans un langage ordinaire pouvant être traduit rapidement et à moindre frais. Ces livres ordinaires – qui ne racontent plus le vécu de leur auteur, voir d’un pays dans un style unique, mais qui au contraire nous parlent de ce que nous savons déjà – en matière d’expériences esthétiques – rendent superflu tout intérêt pour l’autrui. Oui, certaines maisons d’édition sont même persuadées que nous comprenons plus aisément les livres américains que les livres issus de notre environnement culturel immédiat et s’abstiennent donc de traduire ces derniers! On risque alors d’oublier quelque chose d’essentiel, à savoir que c’est justement cette unicité du livre (certes difficile à traduire) qui le rend si attrayant, qui fait qu’on le lit pour vivre une expérience extérieure à soi-même. C’est pourquoi le monde a plutôt une perception limitée de la littérature allemande et perd de vue ses multiples facettes aussi passionnantes mais moins « en vue » que la littérature certes essentielle à la Grass/Süsskind/Schlink. Quid de notre idée probablement aussi erronée de la littérature française, sans parler de la littérature finlandaise. Sûrement n’en connaissons-nous que les livres qui auraient pu aussi bien provenir des Etats-Unis, mais il existe bien évidemment des exemples contraires. Ne devons-nous pas mettre un terme à cette tendance malheureuse en ravivant en nous la fierté d’être européen ? Faute de quoi dans un future proche nous n’assisterons non seulement à la fin de la littérature allemande mais à la fin de toute littérature non-conforme aux normes américaines.

Ma vision utopique pour arrêter cette déchéance serait la naissance une esthétique européenne sur un pied d’égalité avec l’esthétique américaine. Si les littératures nationales sont vraiment condamnées à disparaître après-demain, un jugement esthétique ayant comme unique critère la littérature contemporaine allemande ne nous mènerait pas bien loin : notre salut est européen. Mais pas une perspective européenne limitée aux pays situés entre le Gibraltar et l’Oural – certes non : à nous les bons livres américains. L’idée d’une « esthétique européenne » ne doit pas être interprétée comme un régionalisme du type « bande d’urgence » pour la littérature, mais comme une file de dépassement pour un modèle complémentaire. Si toutefois nous persistons dans notre refus d’une prise de position claire – une attitude aujourd’hui parfois appelée « libéralisme » – nous, auteurs allemands, devions en tirer les conséquences. Nous devons retravailler « Faust II » dans le style du Creative Writing, puis le traduire en Anglogerman-Newhighpidgin pour que l’œuvre puisse être comprise par les générations futures, nous devrons porter que des costumes couleur crème pour qu’on nous reconnaisse en tant qu’auteur.
A quoi pourrait donc ressembler ce que, faute de mieux, j’appelle une « esthétique européenne », sachant pertinemment que ce terme au singulier est une contradiction en soi ? Il ne s’agit pas d’une catégorie définie selon de critères géographique, Nabokov – à mon avis – en est la meilleure preuve. Il ne s’agit pas non plus à mon avis d’une esthétique normative issue d’une unification européenne d’office, une somme de tous les clichés nationaux. Regardons un peu ce qui se passe en France – cela nous a jamais fait du mal ! Cela nous approchera sûrement encore plus de la fin de la littérature allemande, mais un cataclysme total européen me semble presque génial comparé à une américanisation partielle insidieuse. – Quel est donc le plus petit dénominateur culturel commun pour combattre l’actuelle prédominance de l’esthétique du Creative Writing ? Peut être :
1. L’amour du détail plus que l’amour du plot : ne pas considérer le détail comme une part fonctionnelle mais comme une fin en soi qui – en regard de la structure même du texte – se passe de toute explication.
2. Le sens de la création d’une certaine ambiance au lieu d’une pure communication d’informations : cette ambiance n’étant pas perçue comme un obstacle au développement d’une dynamique littéraire, mais comme un plaisir supplémentaire à la seule lecture.
3. L’art du non-dit au lieu de parler, parler, toujours parler : aujourd’hui où même l’Allemagne a bien appris sa leçon américaine, le non-dit devrait pouvoir redevenir un élément essentiel du récit, redevenir l’élément apparemment inutile au-delà du fil rouge de l’histoire.
4. Des codes multiples au lieu d’une simple surface : la simple histoire suffit grosso modo à 90% des lecteurs, même si on n’effleure alors que la surface dans un texte « de style européen ». Ce qui compte pour les 10% de lecteurs restants, c’est ce qui se trouve derrière l’histoire: le charme d’une allusion, le choix des métaphores, l’utilisation de philosophèmes, l’emploi et la transformation ludique de styles, de lieux, de caractères, de motifs, de figures rhétoriques, oui, de simples mots. Dans tous les textes de « style européen » (je ne parle pas de la littérature triviale ou divertissante) on retrouve toujours trace d’une tradition ancestrale, nullement pesante, ne gâchant pas le plaisir de la lecture, au contraire le décuplant plutôt pour ceux qui connaissent les règles du jeu et qui ont envie de jouer.
5. La satisfaction indirecte et non pas directe des attentes : ne pas satisfaire le lecteur le plus vite possible. Il ne faut pas satisfaire le lecteur trop vite – cette attente rend l’expérience que plus bouleversante. Celui qui croit avoir acheté un billet pour le grand huit et qui finalement sort d’un train fantôme aura forcément quelque chose à raconter.
6. Le récit d’une expérience vécue au lieu d’un simple divertissement et donc des plaisirs plus subtils que ceux procurés par une simple histoire, aussi prenante soit-elle. Un livre peut transformer le lecteur, un livre peut procurer un plaisir dépassant de loin le simple divertissement, bien que le divertissement reste toujours la condition sine qua non pour tout livre souhaitant attirer les lecteurs.
7. Le développement lent de l’histoire au lieu de la création d’un suspens dès la première ligne : celui qui au début du livre donne de l’amplitude à son récit peut, après un certain temps, accélérer le rythme. La lenteur est l’opposée de la digression voire de l’ennui. La recherche frénétique et précipitée du suspens – premier meurtre à la première page, puis le second à la page trente au plus tard (ce n’est pas une plaisanterie : c’est ainsi que sont rythmés les « plot points » dans le Creative Writing) m’ennuie profondément, ça rend mieux au cinéma.
8. Du style au lieu de sacrifier les mots au contenu : une rhétorique au début légèrement dérangeante – tout livre écrit à l’européenne est, per definitionem, unique, pendant que le produit du Creative Writing est, également per définitionem, toujours une copie calculée d’une histoire à succès quelconque, un produit d’un compromis qui, grâce à la perte par frottement, plaît au plus grand nombre de lecteurs. Ce « coefficient de frottement » serait-il l’une des caractéristiques d’un texte européen ? Il est évident que les adeptes d’une telle idée d’esthétique n’ont actuellement pas beaucoup d’amis. L’eurocentrisme dans l’ère multiculturelle ? dans l’ère de l’Euro en chute libre ? Un écœurement de tout ce qui est européen à cause du verbiage de nos soi-disant élus ? J’admets que l’idée d’une esthétique européenne peut agacer plus d’un, surtout maintenant que les catalogues publiés en début d’année par les maisons d’éditions accordent exceptionnellement une large place à la nouvelle littérature allemande…
Mais il faut ce qu’il faut. Le débat sur la littérature contemporaine allemande a juste été épuré de quelques résidus d’une esthétique démodée symbolisée par le Groupe 47. Il était grand temps – et maintenant ? Nous nous retrouvons les mains vides. La critique littéraire actuelle se réduit à une simple question de goût et aurait vivement besoin de relancer un débat qui viserait à définir de nouveaux critères.
Libre à ceux qui veulent mal interpréter le sens de mes propos : oui, en lançant cette idée d’une esthétique européenne je souhaite réellement leur vendre de l’histoire ancienne, je veux leur vendre un très vieux chapeau, comme on dit en allemand , qui date peut-être déjà de l’antiquité grecque. Ce vieux chapeau est aujourd’hui démodé à cause de ce goût immodéré pour les casquettes de base-ball (voir les costumes fait sur mesure, mais ça c’est une autre histoire de la littérature « pop m’as-tu-vu » que je vous raconterai une autre fois) et ce vieux chapeau risque de finir une fois pour toutes à la décharge pour les esthétiques démodées. Oui, mon plaidoyer pour la littérature allemande ne reprend rien d’autre que ce l’on attendait depuis toujours de la grande littérature – une exigence qu’on semble avoir un peu oublié.
Nous n’avons le choix qu’entre une prise de contrôle amicale ou hostile – la littérature germanophone disparaîtra de toute façon un jour ou l’autre. Nous assistons à la fin d’un monde, un luxe parfois aussi appréciable. Mais ceux qui ne veulent pas se contenter de la simple appréciation et qui ressentent le besoin de sauver quelques vestiges de ce monde vers le nouveau monde naissant, devrait peut-être poursuivre cette idée d’une esthétique européenne.

La négresse de minuit

Des bottes de cuir noir verni plaquant les cuisses
Noire de peau et brillante, étroit le pantalon, juste deux mains d’homme,
Un slip vert cru enfilé par dessus, c’est ainsi
qu’elle entra dans le bar en jouant des hanches

noire aussi la veste ; dessous satin-moulant
et noir lisse, un je ne sais quoi ; long son visage
rien que des os et des yeux et des dents et des lèvres :
c’est ainsi qu’elle enveloppait de son sourire narquois,
c’est ainsi qu’elle enlaçait
c‘est ainsi qu’ elle entourait de ses jambes le gros serveur, négligemment voluptueuse

c‘est ainsi qu’elle allait mollement dégingandée vers le juke-box
c‘est ainsi qu’elle appuyait sur les chansons, sur lesquelles on appuie,
souriait aux clients, fumait, se taisait,
sirotait brièvement un coca, était assise, était là,
et nous –

cloués au sol,
protégés du rut par nos lunettes cerclées,
gros ventres ballonnés par la bière,
nous –
étions là aussi.

La vérité sur les buveurs de café

Il y a des jours où les cieux ploient
encore davantage sous le poids des noyaux de cerises, de la Chantilly
et de tout le scintillement du Sahara dans la poudre aux yeux des serveurs –

Il y a des jours où les ombres des femmes s’étirent
encore plus colorées à la seule envie de citrons, du roucoulement des pigeons
et du cliquetis des caisses enregistreuses –

Il y a des jours où, à écouter, à regarder
tu te mets réellement à déprimer de bonheur et,
même si les cieux sont certes encore
obstrués de chaussons aux pommes et de talons aiguilles,
à chaque coin de rue, sous chaque parasol cependant
les opérettes s’élancent en babillant vers leur final,
c’est là que tu décides
– oui: toi! avec ta montre à affichage numérique,
tes grands pieds, ta calvitie naissante –
de mettre maintenant enfin un terme
avec ce poème,
au lieu de t’asseoir à l’un de ces guéridons de métal branlants
et de commander un gâteau aux cerises
tout simplement et sans
les grands mots,

comme si tu étais l’un de ceux
qui attendent, ont le droit d’attendre, oui attendent un rendez-vous
qui, rien que pour toi
– oui, pour toi le mec à la montre à affichage numérique,
aux pieds, aux cheveux,
tu peux me croire!-
qui rien que pour toi aujourd’hui
de loin, aujourd’hui, oui: va arriver pour te voir aujourd’hui
avec ses cheveux noirs, ses yeux bleus
et l’éclat de ses dents :

Un gâteau aux cerises, s’il vous plaît.
Et un petit café.

Maître Nageur, annonçant la fermeture

Eh, vous là-dedans, espèces de cochons, écoutez-moi tous!
Vous, les infirmiers crawleurs, éleveurs de corbeaux et autres supermen
Vous, qui avec une magnifique régularité,
venez tremper chaque semaine vos dos velus, vos tétons et raies du cul
dans mon étang impunément !

C’est aussi pour vous, joyeux cadavres aquatiques in spe,
pour vous, rois de la quille et directeurs de petit déjeuner
vous qui,
crâne brillant, agiles et secs
nagez vers votre dernier versement de pension !

Et vous, mémères-popote à entrée réduite
Vous, avec vos bonnet de bain Chantilly roses et blancs à fleurs
vous qui avec vos caquètements de canard d’eau chaude
pagayant bon an mal an cote à cote
bloquez mon bassin
au point que personne ne peut plus s’y serrer !

Mais vous surtout, prenez garde, nymphes et sirènes-Nivea
avec vos seins – bikini qui s’agitent
avec vos déhanchements prometteurs
vos ongles à l’éclat insolent
qui ne venez ici que pour
troubler aussi mon eau limpide ! Eh

: Ecoutez-moi, car il est grand temps
que je vous ferme de mes propres mains,
à vous tant que vous êtes, le robinet.

Mort d’un thon

Possible que décembre ne soit vraiment pas un bon mois : quand le vent se lève, ceux qui restent allongés au soleil comme s’ils étaient en vacances commencent à avoir froid. L’eau est aussi plus fraîche que d’habitude, ce qui empêche notamment les requins de se montrer – tous les jours nous partions en mer, tous les jours nous rentrions peu avant que de lointains minarets annoncent le coucher du soleil aux fidèles et leur souhaitent bon appétit, et notre troupe de mécréants qui se taisait généralement en anglais (y compris un Russe à rolex qui aimait bien effrayer les petits poissons avec sa caméra submersible et qui, tous les soirs, était attendu à l’embarcadère par une femme différente) n’avait toujours pas vu le moindre requin.
« No goud mons for charrks, you noo », nous accueillait le cuisinier qui faisait également office de lanceur de câbles, de noueur de cordages et de frotteur de pont ; après chaque plongée, il nous accueillait à l’échelle de la poupe avec la même mine consternée, et tout en nous aidant à sortir de l’eau il nous disait : « No goud tayme for fiche, tou colde. »
Mais nous voulions en avoir le cœur net. Que ce soit avant, pendant ou après le lever du soleil, nous prenions le large en même temps qu’une tripotée d’autres bateaux de plongée qui, en larguant les amarres, faisaient pétarader leurs klaxons de poids lourds. A peine avions-nous quitté la baie de Sharm el-Sheik que le cuisinier prenait le gouvernail quelques minutes, pendant que sa majesté le capitaine était occupé à – « vairri big bizines, you noo » – dérouler un long fil de nylon dans la mer et à en attacher le bout à son trône en tendant les derniers mètres le long du pont supérieur.
C’est là qu’il écoulait le reste de la journée, ses pieds bronzés calés sur le volant, et accessoirement il nous faisait faire une petite virée au diesel pendant deux, trois, quatre heures autour des pointes du Sinaï, pour nous emmener jusqu’aux célèbres sites de plongée, et –
– et deux, trois, quatre heures pour rentrer, sa main gauche ne lâchant jamais le bout du fil, dans le muet espoir de sentir la fameuse secousse.
Et à part ça ?
Dans une lueur rougeâtre scintillait la mer, se dressaient les montagnes, plombées et plissées. À midi, lorsque nous remontions à l’échelle, crépitant d’eau, le cuisinier nous accueillait d’une claque encourageante sur nos ventres en néoprène – « lantche raidi, you noo » – et l’après-midi, après la troisième plongée, lorsque tous les tubas, les bouteilles d’oxygène, les palmes, les masques et les ceintures de plomb étaient réunis, nous restions assis sur le pont inférieur à recopier mutuellement nos journaux de bord en évoquant les souvenirs : d’un poisson-globe particulièrement bleu et lâche, d’une tortue qui avait longtemps navigué à nos côtés, de poissons-napoléons qui avaient encerclé avec curiosité notre essaim de visages niaisement lippus, de centaines de vivaneaux nains à dos jaune qui ne se souciaient de rien et surtout pas de nous, de poissons-scorpions, crocodiles, -trompettes, -flûtes, -papillons et de milliers de barbiers dansants, oh ! oui, goud-tayme-for-fiche-you-noo : tous avaient ressurgi dans leur silencieuse splendeur. Presque tous.
Et à part ça ?
De temps en temps une épave, bourrée de canons, de fusils, de motos et de camions, ou parfois aussi de cuvettes de w.-c. étincelantes de blancheur qui avaient en partie été expulsées de la coque éclatée du bateau. Elles gisaient sur le récif, éparses et quelque peu désemparées, seules manquaient les brosses y afférentes.
Et à part ça ?
Dans le meilleur des cas, nous tombions sur un barracuda immobile dans l’eau, et nous faisions attention à ne pas trop l’approcher. Dans le meilleur des cas, nous tombions sur une cohorte de thons dont les reflets gris-argent louvoyaient contre le courant, et un jour, même, nous flottions avec autant d’indifférence que possible devant la façade abrupte du « shark reef », une paroi de sept cents mètres au bord du néant bleu – un jour, même, l’un des thons fonça brusquement dans le banc de vivaneaux nains qui cherchait son chemin à quelques mètres de là, dans la plus grande insouciance, un jour, donc, nous avons pu voir de très près comment se passait la vie là-bas. Mais ensuite, nous n’étions plus très sûrs, plus vraiment. Car « le tout » n’avait pas duré plus d’un éclair gris argent d’une ou deux secondes : le calme était revenu tout de suite après sur le récif, un banc de vivaneaux nains cherchait son chemin.
Et à part ça ?
Non, nous n’avons pas vu un seul requin. Ni le requin gris des récifs, ni le requin-léopard, ni le requin-marteau, ni même le requin-baleine, pas plus que le requin à pointes blanches somnolant paresseusement sur le sol sablonneux, pas même lui. Et le soir, dans la ville morte – un attentat ayant été commis contre des touristes peu de temps auparavant, on ne croisait guère que des soldats – lorsque nous cherchions des bars, des boutiques, des cafés ou autres lieux de divertissement promis par les dépliants touristiques, le soir nous ne voyions rien d’autre que ces éternelles baraques en construction perdues dans un no man’s land, ces palmiers affligés et quelques hôtels de luxe strictement surveillés. Nous atterrissions par la force des choses dans le seul et unique salon de thé où, entre les fumeurs de narghilé de tous âges, on pouvait s’adonner aux délices du café turc et à la contemplation du journal de bord, non sans se faire aimablement baiser au moment de payer.
Et à part ça ?
Le jour suivant, nous partions avec nos couteaux à l’assaut de ce monde sous-marin, nous les aiguisions de préférence sur d’énormes coquillages presque intégralement envahis de coraux. On pouvait compter sur eux pour se laisser prendre à nos tentatives d’approche, mais leurs gosiers grand ouverts arrivaient à happer les couteaux en un éclair, si bien qu’ils manquaient à chaque fois de nous échapper ; pendant ce temps-là, le Russe à rolex poussait sa caméra dans la mer et effrayait les petits poissons avec son flash. Non, nous n’avons pas vu un seul requin. Ni le requin gris des récifs, ni le requin-léopard, ni le requin-marteau, ni même le requin-baleine, pas plus que le riquiqui requin à pointes blanches somnolant paresseusement sur le sol sablonneux, pas même lui.
En revanche, nous avons vu autre chose pendant la pause-déjeuner du neuvième jour. Nos combinaisons en néoprène crépitaient au vent et nous étions accroupis sur le pont supérieur, enveloppés dans des serviettes rayées gris et bleu, repus mais insatisfaits, nous étions accroupis en faisant comme si nous prenions un bain de soleil, et : nous avons vu le gros capitaine caler le moteur d’un seul coup énergique. Nous l’avons vu bondir, le fil de nylon dans la main gauche, et courir au bastingage arrière en poussant des cris de joie à l’encontre du pont inférieur. Nous l’avons vu ramener le fil avec de grands gestes charnus sans se lasser d’extérioriser son bonheur ; depuis le pont inférieur, le cuisinier, le lanceur et noueur de cordages, notre aide-à-sortir-de-l’eau à tous a signalé sa présence en brandissant, tout excité, un balai-brosse avec lequel il n’était assurément pas en train de laver les bordages.
À mesure que le fil de nylon se raccourcissait, le chant du capitaine et les gestes du cuisinier s’amenuisaient ; lorsqu’un thon de la longueur d’un bras s’est mis à danser d’abord à la surface de l’eau, puis sur le pont, nous étions penchés – le capitaine avait repris sa place devant le gouvernail, le moteur toussait, l’eau scintillait, les montagnes étincelaient – nous étions penchés au bastingage, absolument déterminés devant tout spectacle qui s’offrirait à nous.
Absolument déterminé, le cuisinier l’était également, ainsi que le thon ; le sang a bientôt jailli sur les madriers, sur nos bouteilles d’oxygène, sur le banc où s’égouttaient nos combinaisons en néoprène. Le cuisinier qui n’ouvrait plus la bouche avait dévissé le manche du lave-pont et rien d’autre à faire que de donner des petites bourrades au poisson pour l’empêcher de retourner aussitôt dans la mer ; le poisson n’avait quant à lui rien d’autre à faire, avec ses yeux écarquillés, que de mourir. Mais cela ne semblait guère lui réussir – il ouvrait grand la gueule, se contorsionnait, tapait contre le bateau avec sa queue et saignait, saignait. Car le cuisinier lui cognait désormais sur la tête, non pas avec violence, non pas avec détermination, non pas de manière définitive, mais comme pour lui rappeler de ne pas résister outre mesure et de commencer enfin à mourir – il lui donnait des petits coups bien visés derrière la tête, là où s’extirpaient ses branchies.
Le poisson gisait devant nos caisses contenant le plomb, les masques, les palmes, il gisait et – comme on pouvait le voir aux secousses de sa queue – il vivait toujours. Le cuisinier se tenait debout devant lui, au-dessus de lui, caressant son corps gris-argent du bout de son manche, et d’un coup non pas violent, ni déterminé, ni définitif, mais très lentement, incidemment il l’a fait glisser dans l’ouverture de ses branchies et l’a vissé dans la tête de l’animal.
Vivement et le moins incidemment du monde, la bête a dressé sa queue vers le ciel, pourtant le cuisinier, à l’autre bout du manche, n’a pas dit un mot. Puis : une fois l’animal calmé, le cuisinier a posé son engin par terre et disparu. Après quelques instants de spasmes absurdes pendant lesquels l’animal n’avait bougé, avec l’engin, que de quelques centimètres, et le monde nullement, tandis que la douleur étincelait urbi et orbi, plombée et plissée, elle est arrivée tout-à-coup, la seconde vide

tandis que sur le marché tortueux et tonitruant de Salvador da Bahia, entre les pieds de vache écorchés et les ficelles de tabac à priser noires et collantes, une demie-douzaine d’yeux de bœufs énucléés, brun-vitreux sous leurs paupières douces, s’écarquillaient à la vue des acheteurs…

la seconde vide, puisque la douleur diminuait ; un instant après il a ressurgi, le cuisinier. Il a surgi pour retirer l’engin de la bête, passer un bout de ficelle autour de sa queue et la pendre à côté de l’échelle. À côté de notre échelle qui descendait dans la mer ou qui plutôt nous permettait d’en sortir.
L’animal pendait donc à cet endroit, gris-argent, et s’égouttait par sa gueule grande ouverte – tandis que le cuisinier remettait son engin sur la brosse à chiendent et s’en servait pour nettoyer le sang du pont – dans un des petits trous en attente sur le bastingage latéral. Il n’a pas oublié non plus notre banc, ni les caisses en plastique contenant les ceintures de plomb, les masques et les palmes ; pour finir, il a essuyé de sa main les éclaboussures tombées sur les bouteilles à air comprimé.
Quand nous nous sommes retrouvés sur la poupe pour notre plongée de l’après-midi – le neuvième jour gîtait vers l’horizon – parés dans nos combinaisons en néoprène froides, en faisant comme si c’était parti, un animal long comme le bras est apparu devant, à côté de, entre nous. Lors de cette plongée, nous avons vu notre premier requin à pointes blanches gisant sur un banc de sable devant le récif, et somnolant. Lors de cette plongée – ou lors de la suivante ou de celle d’après encore, je ne sais plus, car personne n’en a parlé ensuite. Il nous était, je crois bien, il nous était indifférent.

Pourquoi quelqu’un comme moi tourne en rond par ce temps de cochon ?

Courir, courir, rien que courir
à travers le parc, à travers les allées,
courir, courir, courir, courir
comme une bête … et plus jamais être immobile !

Toujours plus loin à travers les flaques,
purifié par la boue, à l’épreuve du vent,
courir, jusqu’à ce que les arbres alentour
bruissent, et que les lumières tournoient,

courir, jusqu’à ce que non seulement les chiens,
et quelques retraités oubliés
t’honorent de regards mats,
courir, jusqu’à ce que tu ne sentes plus rien,
ni le jour, ni l’heure.

courir, courir, jusqu’à ce qu’au bord du chemin
des palmiers poussent et des cactus
et que le parfum des orchidées
t’entête, tu devrais –

non, tu ne t’essouffleras pas,
mais, comme si c’était un mardi,
d’un pas léger, tu passeras à côté
en courant, en courant, rien qu’en courant
comme une bête et … jamais tu ne seras immobile !

Un homme de quarante ans

« Te voilà fin prêt ! »
put annoncer Gregor à son propre reflet deux jours plus tard, après la Grande Tournée de Concentration, une fois qu’il eut rasé ses favoris et fait le choix ainsi que l’éloge de ses chaussures les plus noires les plus pointues : le 26 avril, c’est-à-dire tout juste trois mois et demi avant cette fameuse journée d’août où il raserait ses favoris et choisirait ses chaussures les plus noires les plus pointues. Avant que Max ne sonne à la porte pour le conduire jusqu’à la villa Hasenpusch, au salon – oui, ce-jeudi-là-il-avait-enfin-le-droit-ça-y-était – il avait encore une bonne heure devant lui pour se mettre dans son nouveau costume, une jambe en appui-une jambe libre-les mains en l’air, et faire un peu bouffer sa chemise hors du pantalon. La radio de la cuisine ne diffusait certes pas la voix de Kristina, une jambe en appui-une jambe libre-les mains en bas, mais du moins son contraire ultra-cool, Here comes the hotstepper. S’il considérait en même temps la nouvelle coupe de cheveux qu’Ingo lui avait ratée l’après-midi même dans sa boîte à coiffure, il trouvait la musique tout à fait adaptée.
Comme il lui restait quand même beaucoup trop de temps, que son nouveau téléphone avait une touche R et son mac un navigateur compatible avec java, du moins dès que Ingo le lui aurait installé, c’est-à-dire prochainement, Gregor risqua le coup et lâcha son rot d’un litre : lorsqu’après avoir cliqué pour démarrer il se fut rendu directement à Tombouctou, le moteur de recherche Yahoo! lui proposa pour le mot-clef « Marietta » non moins de 1107 résultats gagnants, dont un hôtel de sport dans les Obertauern, une présidente de la Commission des Nations unies pour les droits de l’homme, une machine à filtre, un magasin d’exposition de cuisines –, et lorsqu’il demanda à son mac d’imprimer tous les résultats à la suite, celui-ci cessa tout à coup de lui parler.
Sans l’avoir jamais vue, ne fût-ce que de loin, il avait tellement entendu parlé de Marietta au cours des dernières années, d’abord par Ecki, puis par Max, par Poldi, par près de la moitié des personnes qu’il connaissait, que de toutes façons il savait déjà exactement qui il allait rencontrer ce soir-là.

Mais la première chose qui frappa Gregor
lorsqu’il entra dans la Villa Hasenpusch – comme toujours Max était arrivé trop tard et ils avaient complètement raté le bulletin météo politiquement correct de quelque professeur étranger – ce fut une odeur provenant de tapis, de tableaux, de poignées de porte, de manteaux de cheminée, de lustres, de têtes de cerfs empaillées, tous millénaires, et de sombres recoins dans lesquels s’étaient fièrement retirés les rares meubles –, la première chose qui frappa Gregor lorsqu’il entra dans le hall d’entrée de la villa Hasenpusch, ce fut l’odeur et surtout, évidemment …
À cet endroit déjà, les invités se pressaient par petits groupes, des hommes importants qui divulguaient des formules universelles, des femmes magnifiquement parées qui tenaient leur verre de prosecco par le pied en faisant perler de façon plus ou moins continue, du plus profond d’elles-mêmes, un petit rire ; une espèce d’énorme schnauzer s’amusait à renifler les portables sur le canapé rouge ; une dame en chignon gris argent, très distante et presque déjà transparente, à peine plus qu’un motif du grand tapis persan qui traversait le hall en biais – « Madame Gschnitzer », chuchota Max – invita Gregor à se défaire de ses vêtements. Les yeux bleus de cette dame louchaient tellement, derrière ses lunettes, et le frôlèrent de si près qu’il y avait de quoi devenir carrément nerveux.
On l’appelait aussi « Madame Soffie », elle louchait maintenant droit dans les yeux de Gregor, si bien qu’il en devint nerveux pour de bon, et elle le menaça du doigt: avait-il bien, cette fois encore, posé son portable sur le canapé ?
Sur quoi Max prit un air coupable et se dirigea vers le canapé rouge. La porte à deux battants était grande ouverte sur le salon, un ondoiement de couleurs passées, de cravates rayées, de gants allant jusqu’au coude, de colliers et de costumes… mais la première chose qui avait frappé Gregor lorsqu’il était entré dans la villa Hasenpusch était évidemment le chapeau de paille rose accroché dans le vestiaire, solitaire et fier, dans tout l’éclat de sa couleur rose : qui donc portait encore un chapeau de paille aujourd’hui ? Et qui plus est en avril ?

« Vous voilà enfin ! »
s’exclama une tache de couleur se détachant au loin de la porte à deux battants, « comme toujours vous n’arrivez que pour les bons moments ! »
« Ah, Marietta ! », fredonna Max, en oubliant sur le champ le canapé rouge, son portable et tout le reste, « comme toujours, trop beau pour être vrai ! »
Qu’est-ce qui frappa Gregor chez elle – les petites perles de ses boucles d’oreilles ?
Peut-être.
Ses pommettes saillantes, son grand front ?
Peu probable.
Ses longs doigts osseux, ses ongles rongés qu’elle regardait avec tant de satisfaction avant de se déplacer, les fines cicatrices blanches dont elle n’avait encore jamais parlé ?
Sûrement pas.
Lorsque, subissant l’embrassade plutôt qu’y répondant, elle posa son visage sur la joue de Max en baisant le vide, avec un petit bruit de succion, et lorsqu’elle posa l’autre face de son visage contre l’autre joue de Max qui avançait son menton aussi loin que possible, leurs regards parcourant continuellement la pièce aperçurent Gregor qui s’efforçait, jusque dans les plis aux reflets verdâtres de son pantalon, d’être le plus gris possible.
« Vous l’avez effectivement amené », dit-elle à moitié à Max, à moitié à Gregor qui s’efforçait maintenant, une jambe en appui, une jambe libre – Here-comes-the-hotstepper, d’être le moins gris possible : « Monsieur le prieur d’insérer. »
Monsieur le prieur d’insérer lui adressa un sourire aussi naturel que possible, mais –
« Du calme ! Percy ! Du calme ! »
– elle ne trouva pas le temps de lui rendre son sourire, et se dégagea complètement de l’étreinte :
« C’est d’abord moi qui salue monsieur le prieur d’insérer, et ensuite toi ! »
Mais Percy, « un sacré gaillard » comme aurait dit Hundsnurscher, « un beau morceau de chien », avait déjà commencé à baver sur Gregor.

Le nez
, se dit-il pendant que Marietta caressait Percy avant de se tourner vers lui, c’est le nez qui gâche tout le visage. Même le tien.
Elle se mit tout à coup à le regarder par en-dessous de ses yeux gris-bleu-vert: « Vous ne seriez pas un peu caninophile, par hasard ? »
C’est-à-dire que, dit Gregor en se tournant, il serait plutôt caninophobe, depuis son enfance.
En effet, Marietta avait un très grand nez, une très grande bouche, de très grands yeux, et d’ailleurs elle était presque aussi grande que Gregor qui dut beaucoup rentrer les épaules pour l’aborder convenablement et pouvoir lui serrer la main d’un peu haut.
« Vous ne faites vraiment qu’écrire des textes publicitaires pour je ne sais quels livres ? »
« Des prière d’insérer » confirma Gregor.
Devait-elle le croire ? demanda Marietta en souriant et tout en se faisant donner du feu par Max. Non, fit-elle, il ne disait cela que pour éluder. En réalité, il travaillait sûrement au grand roman allemand.
Tout était long chez elle, le nez, la bouche, les bras, les jambes, tout était long et fragile. Non, elle n’était pas belle, elle était même tout sauf belle, pour ne pas dire affreusement laide, mais Gregor ne voulait tout de même pas se rendre trop inintéressant:
Certes, il n’écrivait que des prière d’insérer, il en était vraiment désolé, mais il en écrivait pour presque toutes les bonnes maisons d’édition…
Marietta, la fumée s’échappait très lentement de sa bouche.
…ce qui n’était plus un problème aujourd’hui, on pouvait envoyer ses textes en une seconde par le courrier électronique. Un truc formidable, cet Internet.
Marietta, prenant rapidement une bouffée : « Le courrier électronique », fantastique. Est-ce que l’on pouvait vivre de prière d’insérer ?
En même temps elle plissa légèrement les yeux comme si elle était myope, mais juste une seconde, ensuite elle le regarda à nouveau un peu de travers, mi-ennuyée, mi-amusée, sans être tout à fait présente, ce qui mit immédiatement Gregor très en colère :
Il n’avait pas à se plaindre. Et comme il ne voulait toujours pas se rendre trop inintéressant, il installa sur ses lèvres son sourire ironique et déboutonna son veston en laissant briller l’étiquette.
Marietta, la fumée s’échappait très lentement de sa bouche :
« Oh, René Lezard – frusques de luxe. » Quand elle lui tourna le dos avec un regard mi-piqué, mi-amusé, pour « se consacrer à ses autres obligations », Gregor garda dans les narines un parfum gris-bleu-vert qui lui montait mystérieusement à la tête.

Mais la première chose qui le frappa
, lorsqu’il franchit la porte à deux battants – voici donc le fameux salon, c’était donc là que se retrouvait une fois par mois le tout Munich ou du moins ceux qui croyaient en être –, ce fut une odeur de différents bois reluisants truffés de marqueterie, de fauteuils capitonnés, de poêles en faïence, de chinoiseries (dont quelques ivoires qu’on eût pu tout à fait qualifier d’obscènes) et une sculpture en bronze d’esclaves courbés – la première chose qui frappa Gregor lorsqu’il entra dans le salon fut l’odeur et surtout, évidemment…
Non, il n’y avait ni chasseurs ni collectionneurs, comme vingt ans plus tôt dans les soirées des communautés viennoises, mais à leur place des guetteurs et des voyeurs, d’humeur rayonnante, bronzés aux u.v. et dégageant une sagesse universelle. Gregor se rendit immédiatement compte qu’il ne pourrait s’intégrer à aucune relation et qu’il ne lui restait donc qu’une seule chance: jouer le grand mystérieux en se voilant à chaque question, de façon à ce qu’on imagine ce qu’on voulait, mais surtout pas la nudité de la vérité grégorienne.
À peine le président d’une association de lutte contre les recueils d’hommages (« le milliardaire », chuchota Max) l’eut-il prié, assez brusquement, de prendre part à une conversation – la seule chose qu’il avait de sympathique était ses oreilles d’hippopotame, des lobes de chair ouvrant des yeux comme des soucoupes, sortes d’antennes paraboliques vivantes que l’on n’eût pas été surpris de voir se tourner comme des télescopes en vue d’une meilleure réception ; alors que le reste de sa personne n’était qu’un exaspérant Que-voulez-vous-dire ? et Il-faut-que-vous-parliez-fort-et-distinctement – à peine le milliardaire lui eut-il demandé, assez brusquement, un conseil boursier (« Ne jurez-vous aussi que par AOL? ») que Gregor déclara tranquillement:
Ses expériences dans le domaine étaient assez mitigées.
Sur quoi le milliardaire leva sa béquille d’un air approbateur en l’agitant dans l’air: très raisonnable, jeune homme ! C’est une sacrée histoire, ces valeurs Internet, on aura encore de mauvaises surprises et par conséquent…
…C’était aussi simple que cela.

La liste des invités comportait
quelques folliculaires distingués ; quelqu’un dont le petit doigt s’endormait toutes les nuits ; quelqu’un qui inspectait toujours son mouchoir après s’y être mouché, comme si des perles lui étaient tombées du nez ; un certain nombre d’autres génies ratés, et tout le monde se ridiculisait autant qu’il le pouvait : les faunes faunaient, le reste se prenait au sérieux, Gregor buvait. Il n’y avait par ailleurs rien à attendre des mères célibataires que l’on reconnaissait à leurs courtes jupes, à leurs regards directs et à leurs Ce-que-vous-ne-dites-pas.
Aux alentours de minuit, un certain Buchwald déclara que « Percy » était un opéra des Kinks, tandis qu’un certain Bezold affirmait à chaque verre de vin rouge qu’il se faisait servir par madame Gschnitzer ou par la femme de service qu’il n’en était qu’à son deuxième, tout en se révélant maître dans l’humour de pacotille (« Ma bibliothèque ne comporte ni Grass, ni Böll, ni Christa Wolf »), il connaissait des blagues sur les Ossis et souleva la question de savoir comment dessiner l’âme: comme un poisson ? transversalement comme le mot « âme » ? comme Uwe Amer ?
Il expliqua ensuite à ses auditeurs qu’il se déshabillait toujours entièrement quand il faisait de la soudure, de la plomberie ou de la menuiserie : ses seuls vêtements étaient alors le fer à souder, la clef à molette et la perceuse, et d’une certaine façon c’était très excitant.
De quelle façon ? voulut savoir Gregor.
D’une certaine façon, expliqua monsieur Bezold en réclamant d’un geste qu’on lui serve son deuxième verre de vin rouge.

La femme de service avec sa petite coiffe blanche
et son petit tablier blanc était peut-être la seule qui circulait entre les invités avec aussi peu de méthode que Gregor, offrant du vin et des coupelles de “ fingerfood ” : cuisses de grenouilles, champignons séchés japonais, sushis, en tout cas rien qu’à la place de Gregor on eût aimé prendre avec les doigts et engloutir devant tout le monde. Elle le regardait faire du coin de l’œil, d’un air aussi étrange que si elle avait été sa fille naturelle sans qu’il le sût encore.
Cependant, la première chose qui avait frappé Gregor dès qu’il avait franchi le seuil du salon n’était bien évidemment pas la femme de service, mais…

Marietta dans sa tenue pas du tout m’as-tu-vu
: mocassins bleus avec boucle en argent, jupe bleu marine, veste en tricot bleu ciel avec les deux derniers boutons ouverts – tout à fait le style thé pour dames, si elle n’avait pas fumé en permanence des cigarettes ovales, tantôt avec porte-cigarettes, tantôt sans ; si une des parties de son corps ne s’était pas constamment excitée, à en faire frétiller tout le monde ; si elle n’avait pas constamment retiré un des clips en perle de ses oreilles, pour le rouler dans sa main et le remettre. Gregor trouvait particulièrement irritante sa façon de construire ses phrases avec toutes sortes de subjonctifs et de tournures exactes mais complexes, dans lesquelles on croyait parfois entendre les petites pauses des virgules. Et pourtant, et pourtant ! il devait bien avouer qu’elle maîtrisait parfaitement l’art de distribuer les faveurs, qu’en bavardant à droite et à gauche elle jouait parfaitement son rôle, celui des femmes connues pour vouloir être toujours au centre, et elle le jouait avec une assurance dont Gregor se sentit immédiatement blessé.
Mais Marietta était avant tout constituée d’yeux dont l’éclat gris-bleu-vert illuminait pendant quelques instants les différents coins du salon ; elle était avant tout constituée d’une odeur qui répandait dans tous ces coins sa couleur gris-bleu-vert, dès qu’elle avait décidé – souvent au milieu d’une phrase – de se déplacer ; et Gregor prenait un plaisir certain à se trouver toujours là où elle venait de se tenir, en n’y faisant rien d’autre que respirer l’air, son air.
Elle venait juste, et ce n’était pas la première fois, de laisser tomber le milliardaire pour se souvenir d’un autre homme qui nettoyait avec dévotion les verres de ses lunettes – avec une cravate ayant pour motif une étagère remplie de tranches de livres colorées, certaines un peu penchées, il y avait même une mappemonde. Et bien qu’il se dépêchât de remettre ses lunettes, Gregor l’avait reconnu.

Ce n’était sûrement pas une maladresse
, pendant cette petite seconde où il s’était oublié, Poldi, qui rajustait maintenant sa cravate d’un air coupable, s’était finalement nettoyé au centre de l’attention. Il prit brusquement la parole pour raconter en dialecte viennois une anecdote sans doute préparée de longue date : le-jour-où-notre-servante-avait-mis-du-cidre-dans-la-machine-à-laver ; et Gregor n’eut qu’à faire semblant d’être extrêmement heureux de rencontrer ici, contre toute attente “ un vieux camarade d’études de Vienne ”, pour voir de tout près Marietta mettre deux cigarettes dans sa bouche, se faire donner du feu, prendre longuement une double bouffée et, sans un mot, glisser une des deux cigarettes entre les lèvres bienheureuses de Poldi.
Poldi, qui avait toujours son accent humide, se laissa d’abord aller à dire de mauvaise grâce “ Merde alors ! Qui t’a laissé rentrer ? ”, il aurait certainement préféré raconter à Marietta le-jour-où-notre-machine-à-laver-avait-englouti-sept-chaussettes, mais comme Gregor l’aborda d’emblée au sujet de sa cravate de maître assistant –
Marietta : regarde, monsieur le prieur d’insérer ! On porte du René Lezard et on s’en prend aux vêtements des autres, ça me plaît bien.
– Poldi fut obligé de l’instruire, même brièvement, sur la formidable vie de maître assistant qu’il avait menée depuis, et sur le fait que ses revenus de maître assistant allaient essentiellement à la nourriture, la nourriture de deux femmes qui “ au total lui avaient flanqué trois mioches ” .
Tandis que Marietta…n’était plus qu’un parfum.

Elle se tenait devant la vitrine de verres anciens
, à nouveau à un bras de distance de Gregor qui ne pouvait plus l’observer que du coin de l’œil, elle se tenait devant la vitrine abritant la statue d’esclaves qui se cabraient vainement pour ne pas avoir sa main sur leurs épaules nues, et elle faisait ostensiblement la cour : à Max, précisément à Max.
Max riait par saccades, sans ouvrir la bouche, il riait à tout ce que disait Marietta, et le reste du temps de ses propres remarques, et dans les moments où en plus il tenait sa cigarette comme un couteau à dessert il rayonnait comme quelqu’un qui gruge les impôts sans aucune classe, justement parce qu’il aspirait à faire l’effet de celui qui gruge les impôts avec beaucoup de classe. Gregor, qui faisait mine d’être enchanté par cet exposé des détails de la vie de Poldi (“ Toutes celles qu’on aime devraient nous flanquer au moins un mioche ”) devait souffrir passivement de voir Marietta donner même au milliardaire, avec un “ Mais est-ce qu’il a le droit ? D’envelopper tout bonnement le Reichstag ? ” dit de manière exagérément audible, l’occasion de revenir dans la conversation :
“ Tant qu’il n’emballe pas notre Maximilianeum, il peut faire ce qu’il veut. ”
Mais avant que Gregor, très résolu, ait pu se libérer de Poldi et s’immiscer avec un à-propos bien à lui, monsieur Bezold s’interposa devant lui – d’où sortait-il tout à coup ? – et donna sa fervente approbation :
Plus on emballera Berlin, mieux ça vaudra.